Dans l’histoire de l’animation, peu de figures ont eu un impact aussi déterminant que les Nine Old Men. Ce groupe de neuf animateurs, réunis par Walt Disney, a posé les bases de l’animation moderne et façonné l’identité visuelle du studio pendant plusieurs décennies.
Dans les années 1930, l’animation se limite presque exclusivement au format du court métrage comique, des cartoons rythmé par des gags visuels et des personnages expressifs. Pourtant, Walt Disney ambitionne d’aller plus loin : il veut faire de l’animation un art narratif capable de rivaliser avec le cinéma en prises de vue réelles.
Pour accomplir cette vision, Walt Disney s’entoure des artistes les plus talentueux de son studio. Neuf d’entre eux vont révolutionner l’animation et poser les bases de son langage visuel. Ce sont les Nine Old Men, les légendaires animateurs derrière les plus grands classiques de Disney. Leurs innovations, encore enseignées aujourd’hui, continuent d’influencer le cinéma d’animation moderne.
Ils s’appellent Ollie Johnston, Frank Thomas, Marc Davis, Milt Kahl, Ward Kimball, John Lounsbery, Wolfgang Reitherman, Les Clark et Eric Larson. Et Walt Disney, les a surnommés les Nine Old Men (en référence aux neuf juges de la Cour suprême des États-Unis).
Ces grands noms de l'histoire de l'animation ont façonné le dessin animé tel que nous le connaissons aujourd’hui, et pourtant, ils restent relativement méconnus du grand public, alors même que derrière chaque grand classique Disney (et au-delà) se cache leur héritage.
Qui étaient-ils ? Comment ont-ils révolutionné l’industrie de l'animation ? Plongeons dans l’histoire de ces neuf artistes de génie.

Des talents complémentaires au service de Disney
Les Nine Old Men possèdent des qualités spécifiques qui les rendent indispensables au studio, à commencer par leur fidélité à Disney. Ils rejoignent le studio entre les années 1920 et 1930 et contribuent largement à ses premiers succès. Leur force réside aussi dans leurs compétences variées et complémentaires.
Certains sont des maîtres du réalisme, capables de concevoir des personnages crédibles et détaillés (Milt Kahl, Marc Davis). D’autres excellent dans l’animation comique et exagérée, donnant toute leur saveur aux personnages secondaires (Ward Kimball, John Lounsbery). D’autres encore se spécialisent dans l’émotion et la narration, animant des scènes inoubliables où les personnages semblent véritablement vivants (Frank Thomas, Ollie Johnston).
Au fil du temps, ces animateurs deviennent également des mentors essentiels, transmettant leur savoir à une nouvelle génération et perpétuant ainsi la quête de maîtrise et d’excellence qui les a toujours animés.
Ensemble, Disney et les Nine Old Men façonnent des films révolutionnaires et deviennent les figures centrales du studio, un héritage qui perdure encore aujourd’hui.
Portraits des Nine Old Men
Ollie Johnston - le spécialiste de l’animation expressive
Ollie Johnston se distingue par sa capacité à insuffler une incroyable sensibilité aux personnages. Il excelle dans l’animation des émotions fines et des gestes subtils, donnant vie à des figures inoubliables comme Bambi (Bambi) ou Perdita (Les 101 Dalmatiens). Son travail repose sur une observation minutieuse du comportement humain, ce qui permet à ses personnages d’avoir une expressivité naturelle et touchante.
Frank Thomas - l’expert en mise en scène des émotions
Frank Thomas est un maître dans l’expression des émotions à travers l’animation. Il est à l’origine de nombreuses scènes marquantes où les personnages transmettent des sentiments profonds. Son approche met l’accent sur la fluidité des expressions et l'impact dramatique, renforçant la puissance émotionnelle des films Disney.
Au-delà de leur talent individuel, Johnston et Thomas forment un duo emblématique au sein des studios Disney. Amis inséparables, ils partagent leur savoir et leur vision de l’animation dans The Illusion of Life, un ouvrage devenu la référence absolue dans le domaine. Leur héritage est tel qu’ils font un caméo dans Les Indestructibles (2004) de Pixar, où ils déclarent : "Ça, c’était de l’animation!"
Marc Davis - le concepteur des figures marquantes
Animateur et designer, il façonne certaines des méchantes les plus iconiques de Disney, comme Maléfique (La Belle au bois dormant) et Cruella d’Enfer (Les 101 Dalmatiens). Son inspiration provient souvent de sa femme Alice, notamment pour Madame Médusa (Les Aventures de Bernard et Bianca). Il étend ensuite son influence en travaillant sur des attractions Disney cultes comme Pirates des Caraïbes et Haunted Mansion.
Milt Kahl - l’animateur d’exception
Reconnu comme l’un des plus talentueux du groupe, il impose des standards élevés, allant jusqu’à critiquer sévèrement ses collègues si leur travail ne le satisfait pas. Son exigence donne naissance à des personnages d’une fluidité et d’un réalisme saisissants, comme Shere Khan (Le Livre de la jungle) ou Edgar (Les Aristochats). Glen Keane, futur grand animateur chez Disney, confie qu’il était terrorisé lorsque Kahl corrigeait ses dessins.
Ward Kimball - l’animateur audacieux
Esprit libre du groupe, il se distingue par un style excentrique et exagéré. Frustré après la suppression d’une séquence qu’il avait animée pour Blanche-Neige et les sept nains, il envisage de quitter le studio. Walt Disney le convainc de rester en lui offrant davantage de liberté créative, ce qui lui permet d’animer des personnages emblématiques comme Jiminy Cricket (Pinocchio) et le Chapelier Fou (Alice au pays des merveilles).
John Lounsbery - le maître de la caricature
Spécialiste des personnages comiques et expressifs, il insuffle une dynamique exagérée à ses créations. Son travail se retrouve dans des films comme Alice au pays des merveilles et Robin des Bois, où il accentue les caractéristiques physiques et gestuelles des personnages pour renforcer leur impact visuel.
Wolfgang Reitherman - le réalisateur et technicien
Wolfgang Reitherman débute chez Disney dans les années 1930 en animant des séquences marquantes, comme la bataille contre le dragon de La Belle au bois dormant. Son style énergique et spectaculaire le distingue rapidement. Dans les années 1950, il passe à la réalisation et devient une figure clé du studio. Après la disparition de Walt Disney en 1966, il prend les rênes de plusieurs productions majeures (Le Livre de la jungle, Robin des Bois).
Les Clark - le gardien de l’héritage Disney
Il débute en animant Mickey Mouse et reste une figure clé du studio pendant plusieurs décennies. Son travail contribue à asseoir l’identité visuelle de Disney, notamment en garantissant une continuité stylistique entre les différentes époques.
Eric Larson - le mentor des générations futures
Tout en travaillant sur La Belle et le Clochard, il devient un formateur essentiel au sein du studio. Dans les années 1970 et 1980, il encadre la nouvelle vague d’animateurs qui façonnera un nouvel Âge d’or dans les années 1990 (avec La Belle et la Bête, Le Roi Lion...). Son rôle est crucial dans la transmission des techniques et valeurs qui définissent l’animation Disney.
La Bible des animateurs
Les Nine Old Men ont mis au point 12 principes fondamentaux de l’animation, un ensemble de règles destinées à donner aux dessins animés une illusion de vie et de crédibilité. Définis principalement par Ollie Johnston et Frank Thomas dans The Illusion of Life: Disney Animation (1981), ces principes sont encore enseignés aujourd’hui et appliqués par les studios du monde entier, de Disney à DreamWorks en passant par l’industrie du jeu vidéo.
1. L’anticipation – Préparer une action pour plus de réalisme
Avant d’effectuer un mouvement, un personnage doit le préparer pour éviter un rendu mécanique. Par exemple, avant de sauter, il fléchit les genoux. Dans Aladdin (1992), avant de transformer Aladdin en prince, le Génie gonfle son torse et lève les bras avant de libérer sa magie.
2. La mise en scène (staging) – Guider le regard du spectateur
Chaque action ou émotion doit être clairement compréhensible à l’écran. Dans Le Roi Lion (1994), la trahison de Scar est mise en scène de manière dramatique avec un jeu d’ombres et un cadrage accentuant la tension.
3. Follow-through et overlapping action – Éviter les arrêts brusques
Les éléments du corps ou des vêtements continuent de bouger après l’arrêt d’un mouvement. Dans Zootopie (2016), les oreilles de Judy Hopps continuent de trembler légèrement après qu’elle se soit arrêtée brusquement.
4. L’exagération – Amplifier les expressions et actions
Accentuer les poses et expressions renforce leur impact visuel. Dans Hercule (1997), Hadès ne se contente pas d’être en colère : sa tête s’embrase et son corps s’agite exagérément.
5. Les arcs (arcs of motion) – Un mouvement fluide et naturel
Les gestes suivent des courbes naturelles, évitant les mouvements rigides. Dans Le Livre de la Jungle (1967), la queue de Kaa se déplace en arcs sinueux, renforçant son côté hypnotique.
6. L’action secondaire – Donner plus de vie aux personnages
Un mouvement principal peut être accompagné de gestes secondaires pour plus de réalisme. Dans Ratatouille (2007), quand Rémy parle à Linguini, il gesticule avec ses pattes et sa queue bouge légèrement.
7. Slow in & slow out – Accélérer et ralentir naturellement
Un mouvement ne démarre ni ne s’arrête de façon abrupte. Dans Toy Story (1995), lorsque Buzz saute du lit, il ralentit à son sommet avant d’accélérer en redescendant.
8. Le timing – Rendre une action crédible et percutante
Un bon timing accentue l’effet dramatique ou comique d’une scène. Dans Blanche-Neige et les Sept Nains (1937), la lente chute de la pomme empoisonnée intensifie la tension.
9. L’attrait (appeal) – Rendre un personnage intéressant
Un bon design repose sur une silhouette reconnaissable et une gestuelle unique. Dans Les 101 Dalmatiens (1961), Cruella d’Enfer a une posture et des expressions exagérées qui la rendent mémorable.
10. Squash & stretch – Apporter souplesse et dynamisme
Les objets et personnages doivent légèrement se déformer pour paraître vivants. Dans Aladdin (1992), le Génie exagère sans cesse ses formes pour amplifier l’effet comique.
11. Straight ahead & pose to pose – Deux approches de l’animation
Avec le Straight Ahead, l’animation est dessinée image par image pour un rendu plus spontané.
Le Pose to Pose établit d’abord les poses clés, puis on ajoute les images intermédiaires pour plus de contrôle. Dans Le Roi Lion (1994), la mort de Mufasa est animée en pose to pose pour plus d’impact, tandis que les hyènes sont animées en straight ahead pour leur côté imprévisible.
12. Suivi de mouvement (secondary motion) – Apporter plus de fluidité
Les éléments du personnage réagissent naturellement à ses déplacements. Dans Raiponce (2010), ses cheveux réagissent subtilement à ses mouvements, évitant un rendu figé.
Ces douze principes sont la base de l’animation traditionnelle et numérique. Ils garantissent crédibilité et expressivité aux personnages et sont les fondations de la standardisation de l’industrie.
Un héritage durable
Dans les années 1970 et 1980, les Nine Old Men commencent à prendre leur retraite, mais ils laissent derrière eux une génération d’animateurs prêts à reprendre le flambeau. Eric Larson joue un rôle clé en formant de nombreux artistes qui façonneront un nouvel âge d'or Disney dans les années 1990. Parmi eux, Glen Keane (La Petite Sirène, La Belle et la Bête), Andreas Deja (Le Roi Lion, Aladdin) et Don Bluth (Rox et Rouky). Grâce à cette transmission du savoir, Disney entre dans une nouvelle ère glorieuse.
L’influence des Nine Old Men dépasse largement les studios Disney et s’étend à toute l’industrie de l’animation. Hayao Miyazaki, cofondateur du Studio Ghibli, a reconnu l’impact des classiques Disney, notamment Bambi et Pinocchio, sur son travail. L’animation expressive et la fluidité des mouvements dans Mon voisin Totoro et Le Voyage de Chihiro s’inspirent directement des principes de Frank Thomas et Ollie Johnston.
Chez Pixar, John Lasseter, formé par Eric Larson, considère The Illusion of Life comme une référence absolue. Les 12 principes de l’animation sont omniprésents dans Toy Story, Le Monde de Nemo ou Là-haut, où anticipation et timing renforcent l’émotion. De son côté, Chris Wedge, cofondateur de Blue Sky Studios, applique ces mêmes principes dans L’Âge de Glace et Rio, notamment avec le squash and stretch exagéré du personnage de Scrat, rappelant les cartoons Disney des années 1940.
DreamWorks Animation, sous l’impulsion de Jeffrey Katzenberg, s’approprie ces enseignements pour Shrek, Kung Fu Panda et Dragons, où timing et follow-through donnent une dynamique réaliste aux scènes d’action. Chez Sony Pictures Animation, John Pomeroy contribue à les adapter dans Hôtel Transylvanie et Spider-Man : New Generation, ce dernier illustrant brillamment le squash and stretch et l’anticipation dans ses séquences stylisées.
Même dans l'animation en volume, Laika intègre ces techniques dans Coraline et Kubo et l’Armure magique, où pose to pose et animation subtile des expressions renforcent l’immersion. Enfin, chez Illumination Entertainment, Chris Meledandri s’inspire de l’animation classique Disney pour façonner des personnages expressifs et dynamiques dans Moi, moche et méchant, Les Minions et Le Grinch, où l’exagération et le squash and stretch rappellent directement le travail de Ward Kimball et Ollie Johnston.
L’apport des Nine Old Men à l’histoire de l’animation a été salué à plusieurs reprises. En 1989, plusieurs d'entre eux reçoivent la National Medal of Arts à titre posthume. En 1995, le documentaire Frank and Ollie, réalisé par les fils de Frank Thomas, retrace leur amitié et leur impact sur l’animation. En 2005, le décès d’Ollie Johnston, dernier survivant des Nine Old Men, marquant la fin d’une époque.
Ces neuf hommes ont transformé le dessin animé en un véritable art narratif, façonnant une industrie florissante et posant des bases encore suivies aujourd’hui. Leur travail a permis à Disney de produire certains des films les plus marquants de l’histoire du cinéma d’animation.
Frank Thomas résumait ainsi leur impact : « L’animation est la seule forme d’art où vous pouvez tout contrôler. Vous pouvez faire pleurer quelqu’un avec un simple dessin. » Et c’est exactement ce qu’ils ont accompli. Grâce à leur talent, des générations entières ont ri, pleuré et vibré devant les chefs-d’œuvre qu’ils ont contribué à créer.
