Quand l'animation s'inspire du Coran et des religions orientales : des textes sacrés aux récits illustrés
Pas besoin d'être croyant pour poursuivre cette lecture. Si tu apprécies le cinéma d'animation, tu verras que les textes sacrés et les grands récits religieux constituent, eux aussi, une formidable source d'inspiration pour les artistes du monde entier.
Dans le premier épisode de cette chronique MediaMorphose, nous nous étions intéressés aux traditions juive et chrétienne à travers la Bible et la Torah dans les films d'animation. Il est maintenant temps d'élargir notre horizon. Direction le Coran, mais aussi les grands textes fondateurs de l'hindouisme, du bouddhisme, du taoïsme et du shintoïsme.
Des prophètes aux divinités hindoues, des récits du Bouddha aux légendes japonaises, ces œuvres témoignent de la diversité des croyances qui ont nourri le cinéma d'animation à travers le monde.
Voici donc la seconde et dernière étape de ce voyage animé au cœur des textes sacrés et des grandes traditions religieuses.
Le Coran
Texte sacré de l'islam, le Coran rassemble les révélations reçues par le prophète Mahomet au VIIᵉ siècle. Contrairement à la Bible, il a inspiré très peu d'adaptations en animation, notamment en raison des traditions qui limitent la représentation des prophètes dans une partie du monde musulman.
Muhammad: Le Dernier Prophète (2004)
Muhammad : Le Dernier Prophète constitue l'exemple le plus représentatif. Réalisé par Richard Rich, le film retrace les débuts de l'islam, de la révélation de Mahomet jusqu'au retour des musulmans à La Mecque. Fidèle à la tradition musulmane, le Prophète n'y apparaît jamais à l'écran : les scènes sont montrées de son point de vue et ses paroles sont rapportées par un narrateur. Validée par plusieurs autorités religieuses sunnites et chiites, cette production privilégie la transmission historique et spirituelle du récit plutôt que le spectaculaire, ce qui en fait une œuvre très singulière dans l'histoire du cinéma d'animation (américain).
Bilal: La naissance d’une légende (2016)
S'il ne s'agit pas d'une adaptation du Coran, ce film mérite d'être évoqué tant son récit est intimement lié aux origines de l'islam. Le film retrace le destin de Bilal ibn Rabah, premier muezzin et proche compagnon du prophète Mahomet. Bien que ce personnage n'apparaisse pas dans le Coran, son histoire est largement transmise par la tradition musulmane à travers les biographies du Prophète et les hadiths. En choisissant de raconter les débuts de l'islam sans représenter Mahomet, le film s'inscrit dans le respect des sensibilités religieuses tout en proposant un récit centré sur la liberté, la foi et l'émancipation.
Le Ramayana et le Mahabharata
Le Ramayana et le Mahabharata sont les deux grandes épopées fondatrices de l'hindouisme, religion pratiquée aujourd'hui par plus d'un milliard de fidèles, principalement en Inde. Ces récits, qui mettent en scène dieux, rois et héros légendaires, constituent une source d'inspiration majeure pour le cinéma d'animation indien.
Si les adaptations hindoues restent quasiment inédites en France, elles occupent une place importante dans l'industrie de l'animation indienne. De nombreux longs métrages revisitent les grandes épopées du Ramayana et du Mahabharata, ou mettent à l'honneur leurs héros et divinités, comme Ramayana: The Legend of Prince Rama (1993), Hanuman (2005), Ghatothkach (2008), Ramayana: The Epic (2010), Sons of Ram (2012) ou encore Krishna Aur Kans (2012). Ces productions permettent aux nouvelles générations de découvrir les récits fondateurs de l'hindouisme à travers le cinéma d'animation. Leur succès a d'ailleurs largement contribué au développement de l'animation en Inde, où ce genre occupe aujourd'hui une place culturelle importante.
Arjun, le Prince Guerrier (2012)
Arjun, le Prince Guerrier constitue une exception parmi ces productions restées inédites. S'il n'a jamais bénéficié d'une sortie en salles françaises, il demeure le seul représentant majeur de cette vague d'adaptations à avoir été officiellement édité en France, en DVD. Librement inspiré du Mahabharata, le film retrace la jeunesse d'Arjuna, l'un des plus grands héros de cette immense épopée hindoue, avant les événements de la célèbre bataille de Kurukshetra. Coproduit par The Walt Disney Company India, il témoigne de la volonté de moderniser ces récits millénaires à travers une animation spectaculaire, pensée pour séduire les jeunes générations. Une diffusion discrète, qui n'a malheureusement pas suffi à faire découvrir au public français toute la richesse des grandes épopées hindoues adaptées en animation.
Les récits bouddhistes
Le bouddhisme ne repose pas sur un unique livre sacré, mais sur un vaste ensemble de textes et de traditions. Parmi eux, les Jātakas occupent une place importante : ces récits racontent les vies antérieures du Bouddha avant son Éveil et transmettent les valeurs fondamentales du bouddhisme à travers des contes souvent peuplés d'animaux ou de personnages légendaires. Pourtant, le cinéma d'animation s'en inspire rarement de manière littérale. Les œuvres privilégient le plus souvent les biographies de Siddhartha Gautama ou des récits originaux imprégnés de la philosophie bouddhiste, plutôt que l'adaptation directe des Jātakas.
Oseam (2003)
Oseam constitue sans doute l'un des plus beaux représentants des valeurs du bouddhisme dans le cinéma d'animation. Adapté d'un roman lui-même inspiré d'un conte bouddhiste coréen, le film plonge le spectateur dans la vie d'un monastère où deux jeunes orphelins entreprennent un profond voyage spirituel. S'il n'entretient aucun lien direct avec les Jātakas ni avec les textes sacrés du bouddhisme, il en partage les grands principes à travers un récit empreint de compassion, de méditation et de quête intérieure. Une œuvre profondément spirituelle, qui offre une introduction particulièrement sensible à la philosophie bouddhiste.
La Légende de Bouddha (2004)
Ce film retrace fidèlement le parcours de Siddhartha Gautama, depuis sa naissance comme prince jusqu'à son renoncement aux richesses matérielles et son accession à l'Éveil, qui fera de lui le Bouddha. Sans adapter un Jātaka en particulier, cette production s'appuie directement sur les récits traditionnels consacrés à la vie du fondateur du bouddhisme. Une approche pédagogique qui permet de découvrir les origines de cette religion à travers une œuvre pensée avant tout comme un récit initiatique.
Bouddha : Le Grand Départ (2011)
Avec Bouddha : Le Grand Départ, la Toei Animation s'attaque à l'un des personnages les plus influents de l'histoire des religions. Adapté du manga d'Osamu Tezuka, le film raconte lui aussi les premières années de Siddhartha Gautama et les événements qui le conduisent à abandonner son rang de prince pour entreprendre sa quête spirituelle. Une œuvre qui mêle biographie, philosophie et fiction dans la plus pure tradition du maître du manga, avec une belle dose d'action en prime.
Une suite, Bouddha 2 : Un voyage sans fin (2014), a également vu le jour. Bien qu'il semble avoir fait l'objet d'une diffusion en France, le film demeure aujourd'hui inédit sur le marché français et n'est disponible sur aucun support identifié
Les récits taoïstes
Le taoïsme est l'un des grands courants philosophiques et religieux de la Chine. Fondé sur la recherche de l'harmonie entre l'homme et la nature, il met en avant l'équilibre des forces, le cycle de la vie, la transformation et le principe du Tao, la « Voie » qui régit l'univers. Ces idées ont profondément marqué la mythologie et la littérature chinoises, donnant naissance à de nombreux récits peuplés d'immortels, d'esprits, de dragons et de créatures fantastiques.
Contrairement à d'autres religions, les adaptations animées ne s'appuient que très rarement sur les textes fondateurs du taoïsme, comme le Tao Te King de Lao Tseu ou le Zhuangzi. Elles préfèrent puiser dans les légendes populaires, les romans classiques et les récits mythologiques inspirés de cette philosophie, dont elles reprennent les grands principes sans en proposer une adaptation littérale.
Ling et Tao : La Légende des amoureux papillons (2003)
Ce film transpose une célèbre légende chinoise, celle des Amants papillons, dont les racines plongent davantage dans le folklore que dans les textes sacrés. Toutefois, son dénouement, marqué par la métamorphose des deux amants en papillons, s'inscrit pleinement dans l'imaginaire taoïste, où la transformation, l'harmonie avec la nature et le dépassement de la mort occupent une place essentielle. Cette symbolique rappelle également le célèbre rêve du papillon de Zhuangzi, l'un des récits philosophiques les plus emblématiques du taoïsme.
Big Fish & Begonia (2016)
Big Fish & Begonia est probablement l'une des œuvres d'animation contemporaines les plus marquées par la philosophie taoïste. Le film puise abondamment dans les grands textes et la mythologie chinoise, notamment le Zhuangzi, dont il reprend le célèbre mythe du poisson géant Kun. À travers son univers peuplé d'esprits, son rapport à la nature et sa réflexion sur le cycle de la vie, il traduit à l'écran plusieurs concepts fondamentaux du taoïsme.
Ne Zha (2019)
Ce film puise dans L'Investiture des dieux, l'un des grands romans classiques de la littérature chinoise. Ce récit, profondément influencé par le taoïsme, met en scène immortels, divinités et créatures mythologiques issus de la tradition religieuse chinoise. Le personnage de Ne Zha, figure emblématique de cette mythologie, y voit son histoire entièrement réinterprétée dans une superproduction spectaculaire, devenue l'un des plus grands succès de l'histoire du cinéma chinois.
Le récit se poursuit avec Ne Zha 2 (2025), devenu le plus grand succès de l'histoire du cinéma chinois, et confirmant l'importance de Ne Zha dans l'imaginaire populaire contemporain.
Les récits shintoïstes
Le shintoïsme est la religion traditionnelle du Japon. Fondé sur le culte des kami, les esprits qui habitent les éléments de la nature, les animaux ou certains lieux sacrés, il entretient un lien profond avec les montagnes, les forêts, les rivières et les phénomènes naturels. Ses récits sont principalement rassemblés dans le Kojiki, le plus ancien recueil de mythes japonais, qui raconte notamment la naissance des divinités et la création de l'archipel nippon. Mais le cinéma d'animation adapte rarement ces textes de manière littérale. Les réalisateurs préfèrent puiser dans l'imaginaire shintoïste — ses esprits, ses divinités et son rapport sacré à la nature — pour construire des œuvres originales.
S'il n'a jamais adapté les récits du Kojiki, Hayao Miyazaki est sans doute le cinéaste qui a le plus contribué à faire découvrir l'imaginaire shintoïste au grand public. Mon Voisin Totoro (1988), Princesse Mononoké (1997) et Le Voyage de Chihiro (2001) mettent chacun en scène des kami, des esprits de la nature ou des divinités inspirés des croyances japonaises. Plutôt que de retranscrire les mythes fondateurs, le réalisateur s'approprie les grands principes du shintoïsme — le respect du vivant, l'harmonie avec la nature et la coexistence entre les hommes et les esprits — pour bâtir des univers originaux devenus des références incontournables du cinéma d'animation.
Suzume (2022)
Suzume s'inscrit également dans cette tradition. Sans adapter les récits du Kojiki, le film emprunte de nombreux éléments au shintoïsme, notamment la présence des kami, des pierres sacrées et des passages reliant le monde des hommes à celui des esprits. Makoto Shinkai mobilise ces croyances pour proposer une réflexion sur le deuil, la mémoire et les catastrophes naturelles, démontrant une nouvelle fois que le cinéma d'animation japonais préfère réinterpréter l'imaginaire shintoïste plutôt que d'en adapter directement les textes fondateurs.
L'influence du shintoïsme se manifeste surtout de manière diffuse dans le cinéma d'animation japonais, où elle imprègne les univers, les personnages et les thèmes abordés. Les références traversent de nombreuses œuvres sans qu'elles ne soient des adaptations du Kojiki. Cette omniprésence s'explique par la place qu'occupe le shintoïsme dans la culture japonaise, où religion, folklore et traditions populaires sont intimement liés. Des films tels que Okko et les Fantômes, Les Enfants loups, Ame et Yuki, Le Garçon et la Bête ou encore Inu-Oh illustrent cette influence, tandis que des réalisateurs comme Hayao Miyazaki ou Makoto Shinkai en ont fait l'une des signatures de leur cinéma. Le shintoïsme apparaît ainsi moins comme une source d'adaptations que comme un véritable socle culturel, profondément ancré dans l'imaginaire de l'animation japonaise.
Mélange de folklore asiatique
Si certains films adaptent directement un récit religieux, d'autres puisent au contraire dans plusieurs traditions à la fois. C'est particulièrement vrai en Asie, où religions, mythologies et folklore populaire se sont influencés mutuellement au fil des siècles. Le bouddhisme, le taoïsme, le shintoïsme ou encore les croyances populaires chinoises et japonaises coexistent souvent au sein d'une même œuvre, rendant parfois difficile l'identification d'une source unique. Le cinéma d'animation hérite naturellement de ce syncrétisme en construisant des univers où divinités, esprits, démons et héros légendaires se côtoient sans distinction stricte.
La Pérégrination vers l'Ouest, dont est issu le célèbre Roi Singe, en est sans doute l'exemple le plus emblématique. Ce grand roman classique chinois mêle la quête bouddhiste du moine Xuanzang aux immortels taoïstes, aux divinités célestes et à une multitude de créatures issues du folklore chinois. Son influence sur le cinéma d'animation est considérable, avec des œuvres comme Le Roi des Singes (1965) et Le Roi Singe (2023), qui réinterprètent chacun à leur manière les aventures de Sun Wukong et de ses compagnons.
De son côté, La Légende du Serpent Blanc, dont s'inspire White Snake (2019), associe également croyances bouddhistes, figures taoïstes et légendes populaires. Cette tradition de réinterprétation se poursuit avec New Gods: Nezha Reborn (2021), qui transpose les personnages de L'Investiture des dieux dans un univers futuriste tout en conservant les fondements mythologiques et religieux du récit original. D'autres productions comme Goodbye Monster (2022), ne s'appuient plus sur un texte précis, mais empruntent librement à la mythologie chinoise, au taoïsme et aux croyances populaires pour bâtir des univers fantastiques entièrement originaux.
Ces œuvres puisent dans un patrimoine culturel beaucoup plus vaste, où spiritualité, littérature et traditions populaires se répondent et s'enrichissent mutuellement. C'est cette richesse qui explique la diversité des univers fantastiques proposés par de nombreuses productions asiatiques, dont les frontières entre religion, mythe et folklore demeurent volontairement poreuses.
Une spiritualité aux mille visages
Coran, hindouisme, bouddhisme, taoïsme ou encore shintoïsme... Derrière ces traditions se cachent des récits, des philosophies et des imaginaires d'une richesse exceptionnelle, qui ont eux aussi trouvé leur place dans le cinéma d'animation, parfois de manière fidèle, mais le plus souvent à travers des réinterprétations originales.
Ce qui frappe, c'est que ces œuvres ne cherchent pas toujours à adapter les textes sacrés eux-mêmes. Elles préfèrent souvent s'approprier les croyances, les légendes et les grands principes philosophiques qui en découlent pour bâtir des univers foisonnants, peuplés de divinités, d'esprits, de créatures fantastiques et de héros légendaires. L'animation asiatique, en particulier, témoigne d'une remarquable capacité à mêler religions, folklore et mythologie au sein d'un même récit, offrant des œuvres aussi dépaysantes que fascinantes.
Bien sûr, ce panorama ne prétend pas être exhaustif. Il existe encore de nombreuses œuvres méconnues, parfois inédites en France, qui mériteraient d'être découvertes. Mais j'espère que cette sélection t'aura donné envie d'explorer des films qui sortent des sentiers battus et de découvrir comment l'animation s'empare, à sa manière, des grandes questions spirituelles et culturelles de l'humanité.
Cette double chronique s'achève ici. Peut-être que ton prochain coup de cœur se cache derrière un vieux texte sacré, une légende millénaire... ou un folklore dont tu n'avais encore jamais entendu parler.
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