Le deuil: un sujet abordé à hauteur d’enfant

Publié le 28 mai 2026 par Joseph
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ThémaKid
L’animation au service de la transmission et de la pédagogie

Dans les sujets délicats à aborder avec de jeunes enfants figure sans aucun doute en bonne place le deuil. Expérience universelle par définition, le deuil se révèle aussi profondément intime, parce qu’il nous confronte à l’absence brutale, souvent à l’incompréhension, et que chacun choisit de le vivre à sa propre manière. À ce titre, le cinéma d’animation doit trouver un équilibre particulièrement fragile : savoir évoquer la douleur sans jamais l’édulcorer, mais sans écraser son jeune public sous le poids d’une gravité trop pesante.

 

Certains films parviennent justement à parler de la mort avec une rare sensibilité, en choisissant moins d’expliquer le deuil en lui-même que d’illustrer les émotions qu’il suscite et de montrer comment les appréhender.

 

Là-haut

Comment ne pas évoquer tout d’abord le chef-d’œuvre des studios Pixar Là-haut ? Dès ses premières minutes, le film de Pete Docter impressionne par la justesse avec laquelle il évoque la perte d’un être cher. Presque sans aucun dialogue, Pixar raconte la rencontre et la vie commune de Carl et Ellie, ponctuée de leurs rêves et de leurs désillusions, une séquence qui s’achève par la mort d’Ellie. Célèbre exemple de la capacité des studios Pixar à nous remuer jusqu’au plus profond de notre âme, la séquence demeure avant tout remarquable par sa sobriété. Le film illustre la vie et la mort, sans jamais chercher à faire appel à un pathos de mauvais aloi : il montre simplement le vide laissé par l’absence soudaine d’un proche, le silence qui s’installe sans prévenir dans le quotidien d’un homme désormais seul.

 

 

Là où le film se montre pédagogique auprès d’un jeune public, c’est qu’il ne réduit pas le deuil à la tristesse. Il illustre comment le deuil d’un proche peut transformer la vie de ceux qui restent. Carl devient donc un personnage incapable d’accepter le changement, enfermé dans le souvenir de son épouse au point d’arrêter de vivre vraiment, qui préfère s’isoler loin du monde. Le voyage qu’il entreprend n’est donc pas une aventure comme on en a vu tant d’autres. Non, il s’agit bel et bien d’une reconstruction progressive. En acceptant petit à petit de faire entrer Russell dans sa vie, Carl réapprend à créer de nouveaux liens sans pour autant oublier Ellie de quelque manière que ce soit.

 

 

Le film transmet ainsi une idée essentielle avec beaucoup de délicatesse : faire son deuil ne signifie pas effacer la personne disparue, mais accepter que la vie continue malgré son absence. Loin d’être une trahison envers la mémoire de ceux qu’on a perdus, le fait d’aller mieux est simplement le signe qu’on accepte de continuer à vivre, sans rompre le lien avec les défunts. Ainsi, tout au long du film, Carl se promène avec sa maison, signe de l’enfermement dans lequel le deuil l’a plongé et qu’il refuse de quitter. Mais à la fin du récit, Carl comprend qu’il faut laisser la maison derrière lui pour aller de l’avant. C’est Ellie elle-même qui le lui dit à travers le message qu’elle a laissé dans son album : « Merci pour l’aventure. Maintenant, vis-en une nouvelle ! » Dès lors, le héros comprend que la nostalgie n’est pas la meilleure manière de vivre son deuil et qu’il continuera à faire vivre Ellie dans l’amour qu’il donnera aux autres.

Un message efficace, transmis avec la finesse qui caractérise les meilleurs films Pixar, où les studios à la lampe illustrent sans doute le mieux leur capacité à parler à un jeune public sans mièvrerie. Là-haut est en effet un film très accessible, profond et distrayant, qu’on peut sans aucun doute voir dès 7 ou 8 ans, sans risquer de passer à côté du fond du film.

 

 

Coco

Tandis que Là-haut traitait d’abord de la douleur de l’absence et de l’acceptation du deuil, Coco préfère aborder le deuil à travers les thèmes de la mémoire et de la transmission. En effet, le film de Lee Unkrich et Adrian Molina met en scène la fête mexicaine du Día de los Muertos, ce qui lui permet de prendre à contrepied la vision traditionnelle de la mort et de nous en proposer une approche étonnamment joyeuse et lumineuse. Dès le début du récit, le film montre à quel point les morts font toujours partie intégrante de la famille grâce aux photographies installées sur l’ofrenda, qui permettent aux défunts de revenir parmi les vivants le temps d’une nuit, à condition qu’ils ne soient pas oubliés.

Car certaines personnes, dans la famille de Miguel, ont choisi de faire leur deuil par l’oubli. En cela, Abuelita Elena peut apparaître comme un écho inversé à Carl. Le fait de refuser toute forme de musique dans la famille découle du même refus d’avancer après la disparition d’un proche. Mais Elena choisit de bannir tout ce qui rappelle le défunt et d’interdire toute allusion à ce dernier, au lieu d’accepter l’histoire familiale et de reconstruire le foyer sur les ruines d’un précédent échec.

 

 

Or, l’enquête menée malgré lui par Miguel va lui faire découvrir l’importance de la mémoire familiale. Le chemin parcouru avec Hector lui permet de prendre conscience qu’il y a plus grave encore que la mort : c’est l’oubli des défunts. À ce titre, la « seconde mort », celle qui survient lorsqu’une personne défunte est oubliée par les vivants, constitue sans aucun doute l’idée la plus bouleversante du récit. Ainsi, Hector n’est pas juste un sidekick amusant ; il dépasse largement ce statut lorsqu’on comprend que ce qui l’anime, c’est la peur d’être oublié par un vivant. Par cette métaphore, le film montre bien que le deuil ne consiste pas seulement à accepter l’absence, mais aussi à préserver une trace de ceux qui ont compté pour nous, à entretenir leur mémoire à travers les récits, les chansons ou les souvenirs familiaux.

 

 

Cette idée atteint son apogée dans la scène finale où Miguel chante Ne m’oublie pas à son arrière-grand-mère Coco. À travers cette chanson, il ne se contente pas de faire ressurgir un souvenir, mais il redonne vie à tout un pan de l’histoire familiale. Il crée une mémoire collective en aidant son arrière-grand-mère à retrouver la mémoire de son père, et ainsi à en faire pleinement le deuil. Comme dans Là-haut, le deuil apparaît comme un moyen de souder entre eux les vivants, et la mémoire des défunts devient alors le point de départ de la reconstruction et du lien familial qui permet de dépasser la douleur de la mort.

Là encore, les studios Pixar ont frappé fort en proposant un film accessible à tous les âges, à partir de 6 ou 7 ans, qui sache aborder la mort et le deuil d’une manière aussi frontale. Il constitue ainsi un point de départ idéal pour une discussion entre parents et enfants sur un thème délicat tel que celui-ci.

 

 

Voyage vers Agartha

Un dernier film plus contemplatif et mélancolique vient compléter cette sélection: Voyage vers Agartha, un film d’autant plus intéressant qu’il adopte une approche sensiblement différente. Comme Là-haut et Coco, le film de Makoto Shinkai s’intéresse au refus de la perte d’un être cher. Mais il choisit la voie d’une métaphore plus complexe et poétique. En effet, l’œuvre de Shinkai se distingue alors par une atmosphère oscillant constamment entre émerveillement et nostalgie. À l’image d’un Ghibli (qu’il cherche peut-être un peu trop à imiter), Voyage vers Agartha privilégie le silence, la contemplation et les émotions rentrées, peu explicites.

Le réalisateur y aborde le deuil à travers un récit initiatique profondément marqué par la solitude. Asuna apparaît vite comme une adolescente isolée, vivant seule avec une mère constamment absente à cause de son travail et tentant dès lors de combler ce vide en écoutant la mystérieuse radio à cristal, seul souvenir de son père défunt. La jeune héroïne est obnubilée par cette radio à cristal, que l’on comprend peu à peu comme la métaphore d’un au-delà inaccessible, ou d’un deuil impossible à faire.

 

Voyage vers Agartha image 4

 

Un autre personnage qui n’arrive pas à faire son deuil, c’est l’enseignant d’Asuna, Morisaki. Obsédé par l’idée de retrouver sa femme décédée, il entraîne Asuna dans le monde souterrain d’Agartha avec l’espoir de ramener les morts à la vie. Il illustre ainsi l’impossibilité du lâcher-prise, une obstination qui l’aveugle et l’empêche de continuer à vivre. Il est ce que pourrait devenir Asuna plus tard si elle ne réussit pas à faire le deuil de son père. En cela, les grands paysages silencieux d’Agartha, aussi fascinants qu’inquiétants, peuplés de créatures insaisissables et effrayantes, sont le cadre idéal pour nous faire ressentir cette nostalgie dévorante, cette incapacité à accepter la fatalité d’un décès. Ils symbolisent parfaitement l’enfermement émotionnel dans lequel peut nous mener la perte d’un être cher, et qui nous coupe – ici, littéralement – du monde des vivants.

 

 

Mais Voyage vers Agartha ne condamne jamais ses personnages. Au contraire, le film accompagne lentement leur prise de conscience. Asuna comprend peu à peu que vouloir retenir les morts empêche parfois d’accepter ce qu’ils ont laissé derrière eux. La séquence finale, où elle retourne seule à la surface après avoir traversé cet univers marqué par la disparition, illustre cette évolution avec beaucoup de pudeur. Le film ne prétend jamais que la douleur disparaît totalement ; il montre simplement qu’il devient possible de continuer à avancer malgré elle. Cette approche très mélancolique, presque contemplative par moments, peut dérouter certains jeunes spectateurs habitués à des récits plus explicatifs. Pourtant, elle donne aussi au film une sincérité rare. En refusant les réponses simples ou les consolations artificielles, Voyage vers Agartha traite le deuil comme une expérience profondément humaine, faite à la fois de tristesse, de souvenirs et d’acceptation progressive.

 

 

La mémoire des absents

À travers ces trois films, le cinéma d’animation démontre ainsi qu’il est capable d’aborder le deuil avec une grande richesse de tons et de sensibilités. Qu’il passe par l’aventure, la musique ou le fantastique contemplatif, chaque récit cherche moins à protéger les enfants de la mort qu’à leur offrir des outils émotionnels pour la comprendre.

Et c’est sans doute là que réside la plus grande qualité de ces œuvres : elles ne prétendent jamais apporter de réponse définitive à une expérience aussi complexe. Elles rappellent simplement que la tristesse, le souvenir et l’amour continuent souvent de coexister longtemps après la disparition de ceux qui comptaient pour nous.

 

 

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