Pomme de pin, ou l’émergence d’un cinéma généré sans transparence

Publié le 11 avril 2026 par Guillaume
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Analyse des tendances, de l'actualité et de la culture de l'animation

L’IA est partout, et le cinéma, bien sûr, n’y échappe pas. Aujourd’hui, elle peut intervenir à toutes les étapes de fabrication d’un film. Mais cet usage est loin de faire consensus. Parce que certains ne l’utilisent plus comme un outil, mais presque comme un auteur à part entière, capable de produire des films de A à Z, sans aucune transparence.

 

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle transforme profondément la manière de fabriquer des films. Ce qui était autrefois long, coûteux et techniquement complexe devient plus accessible, plus rapide, parfois même automatisé. L’IA est désormais présente à de nombreuses étapes : écriture, animation, effets visuels, voix, montage… jusqu’à la post-production. Elle est déjà utilisée concrètement dans certains studios, certaines productions, et même enseignée dans les écoles de cinéma.

Mais cette évolution ne fait pas l’unanimité. Elle soulève des questions majeures : artistiques, éthiques, mais aussi sociales. Quelle place reste-t-il à une vision, à un style ? À qui appartient ce qui est créé ? Et que deviennent les métiers derrière ces images ? Ces inquiétudes ne sont pas théoriques. Elles ont déjà été au cœur des grèves à Hollywood, où acteurs et scénaristes ont réclamé un encadrement de ces pratiques. Alors non, tous les films ne sont pas faits par des IA. Mais ce qui est sûr, c’est que ces outils sont là, qu’ils progressent très vite… et que leur utilisation reste encore trop opaque.

 

 

Dans le domaine du cinéma d’animation, l’usage de l’intelligence artificielle gagne du terrain de manière particulièrement visible.

Au sein de la rédaction de CinéAnimation, les avis divergent. Certains y voient un outil, à condition qu’il soit utilisé avec discernement. D’autres y perçoivent un véritable danger pour le secteur, pour ses métiers, et plus largement pour la création elle-même. Mais au-delà de ces débats, une inquiétude demeure : celle de la place laissée à l’art et à la créativité humaine dans des œuvres de plus en plus automatisées.

Dès 2019, le court-métrage Critterz avait largement fait parler de lui en proposant des images générées par un réseau de neurones. Présenté comme une expérimentation, le projet revendiquait ouvertement l’usage de ces technologies. Mais derrière cette transparence, le résultat interrogeait déjà. Le film peinait à dépasser le stade de démonstration technique, accumulant des images instables, sans véritable cohérence narrative ni intention artistique forte. Même dans un cadre assumé et expérimental, l’IA montrait déjà sa difficulté à produire autre chose qu’un assemblage d’images fascinantes en surface, mais creuses sur le fond. Une première alerte, en somme, sur ce que pourrait devenir une création laissée entièrement entre les mains de ces technologies.

 

Critterz - Chad Nelson - 2023

 

Une pratique, plus récente, interroge bien au-delà du seul cadre technique, en raison d'un autre film qui n’a pas été créé... mais généré.

Avez-vous vu passer la sortie du film Pomme de pin, le 1er avril sur Amazon Prime Video ? Pour être honnête, nous aurions préféré qu’il s’agisse d’un poisson d’avril.

Depuis le lancement de CinéAnimation.fr, en janvier 2021, et après avoir référencé des milliers de films dans notre base de données, nous n’avions encore jamais été confrontés à un objet aussi opaque. Pomme de pin apparaît comme un signal inquiétant d’une industrie qui semble s’engager dans une mauvaise direction. Et l’on regrette profondément qu’Amazon Prime Video, dont la politique éditoriale interroge déjà régulièrement, choisisse de mettre en avant une production aussi peu transparente.

Alors, qu’est-ce que Pomme de pin ? Un film d’animation américain de 67 minutes, réalisé par une famille, les Wright, et produit par une structure quasi inexistante, Wright Family Films. Sur le papier, rien d’anormal : le cinéma indépendant regorge de projets autoproduits. Mais ici, quelque chose ne fonctionne pas.

Tout, dans ce film, son esthétique, sa narration, ses choix techniques, évoque une production massivement "assistée" par intelligence artificielle. Sans que cela ne soit jamais mentionné. Cette absence totale de transparence pose problème. D’autant plus que, pour qui connaît un minimum le secteur de l’animation, les indices sont difficilement ignorables.

 

Pomme de pin sur Amazon Prime Video

 

Le véritable enjeu est là : cette pratique ne semble aujourd’hui ni réellement interrogée, ni encadrée. Et sa présence sur une plateforme aussi massive qu’Amazon Prime Video laisse craindre un effet d’entraînement. Celui d’une multiplication de contenus à nul coût, produits rapidement, sans véritable ambition artistique, et consommés sans recul par le grand public. À terme, c’est toute une industrie qui pourrait s’en trouver fragilisée, tant sur le plan technique que créatif.

Autre point problématique, et cette fois-ci, la responsabilité d’Amazon Prime Video est directement engagée. Non seulement la plateforme propose ce type de contenu, mais elle le commercialise en VOD : 2,99 € à la location, 9,99 € à l’achat. En soi, rien d’anormal. Sauf que le film est, dans le même temps, disponible gratuitement en ligne, en intégralité, sur YouTube, via la chaîne de Wright Family Films.

Dès lors, une question se pose : quel producteur choisit de vendre un film tout en le diffusant gratuitement au même moment, dès sa sortie ? Ce modèle n’a aucun sens économique… À moins, justement, que le coût de production soit quasi nul, et que l’ensemble du film ait été généré par intelligence artificielle.

 

Pomme de pin - Ashley Hays Wright, David Owen Wright, Scout Wright - 2026

 

Il ne reste alors plus qu’à lancer la vidéo disponible en ligne pour se faire une idée. Et le constat est sans appel. Le film est un échec complet.

Ce qui frappe immédiatement, c’est une impression de collage permanent. Pomme de pin est constitué d’une succession de séquences générées, juxtaposées sans réelle cohérence. On retrouve ces images très léchées, presque impressionnantes au premier regard, comme celles qui circulent massivement sur les réseaux, mais incapables de tenir sur la durée. Car dès les premiers changements de plans, tout se délite. Les enchaînements de scènes n'ont aucune logique visuelle, les dialogues sont déconnectés de l’action, et la structure narrative est quasi inexistante. D’un plan à l’autre, les personnages changent de posture, de proportions, parfois même d’apparence. Les décors eux-mêmes fluctuent, comme si chaque séquence appartenait à un univers à chaque fois légèrement différent. L’illusion fonctionne quelques secondes. Mais elle ne tient jamais. Même constat du côté des voix, mécaniques, artificielles, sans véritable incarnation. L’ensemble donne la sensation d’un assemblage maladroit, où la technologie semble avoir pris le pas sur toute intention artistique. Résultat : il devient difficile de rester attentif plus de quelques minutes. Le film ne se regarde pas vraiment, il se survole, par fragments, tant l’ensemble manque de cohérence.

Mais au-delà du film lui-même, un autre élément interpelle. La vidéo cumule plusieurs milliers de vues et de réactions, avec de nombreux commentaires extrêmement positifs, évoquant un film “magnifique”, “émouvant”, voire “exceptionnel”. Deux hypothèses se posent alors. Soit ces réactions ne sont pas authentiques. Soit une partie du public accepte désormais, sans recul, des œuvres profondément déséquilibrées sur le plan narratif et esthétique, peut-être parfois sans connaissance du statut artificiel de l’œuvre. Et dans les deux cas, la conclusion est inquiétante.

 

Pomme de pin - Ashley Hays Wright, David Owen Wright, Scout Wright - 2026

 

Il est temps de tirer la sonnette d’alarme. Nous ne voulons pas voir émerger un cinéma d’animation entièrement généré par intelligence artificielle, qu’elle se revendique indépendante ou non. Nous refusons en tant que critique d’avoir à en devenir les arbitres au cas par cas.

Ce qui manque aujourd’hui, c’est surtout un cadre clair. Un statut. Une transparence. De la même manière que l’on distingue l’animation 2D de l’animation 3D, il devient urgent de définir et d’imposer une catégorie dédiée : celle de l’animation générative. Car ces œuvres ne jouent pas dans la même catégorie. Les mélanger aux productions d’animation traditionnelles reviendrait à brouiller les repères, et, à terme, à tirer l’ensemble du secteur vers le bas.

Espérons que la mise en avant de ce type de contenu sur Amazon Prime Video suscitera au moins un débat, voire un véritable bad buzz. Et surtout, que cela ne devienne pas une norme. CinéAnimation prend ici position. Nous ne sommes pas opposés à l’intelligence artificielle en tant qu’outil. Mais nous refusons son usage généralisé à l’ensemble d’une production, lorsqu’il remplace toute démarche artistique. Car à ce stade, il ne s’agit plus de création, mais de remplissage. C’est une position que nous défendons en tant que rédacteurs, mais aussi en tant qu’artistes.

Pour cette raison, nous avons fait le choix de ne pas relayer directement la vidéo du film, ni de le critiquer (un 0 s’imposerait, mais notre barème ne le permet pas). Bien conscients qu’un tel article contribue malgré tout à sa visibilité, notre intention est ailleurs : alerter, questionner, et dénoncer une pratique que nous estimons profondément problématique.

 

Pomme de pin - Ashley Hays Wright, David Owen Wright, Scout Wright - 2026

 

En l’absence de communication officielle sur les méthodes de production, cette analyse repose sur des observations visuelles et techniques.

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