Faut-il défendre tous les films d'animation ? Le rôle ingrat mais nécessaire de la critique

Publié le 7 août 2025 par Guillaume
Critique
Analyse des tendances, de l'actualité et de la culture de l'animation

Bien sûr, chez CinéAnimation, nous aimons profondément le cinéma d’animation, au point de vouloir le traiter avec la même rigueur et la même exigence critique que le cinéma en prise de vue réelle. Ce n’est pas un genre mineur, ni un domaine à ménager sous prétexte qu’il vise parfois un jeune public. Bien au contraire : parce que nous croyons à la force de l’animation comme langage artistique à part entière, nous estimons qu’elle mérite un regard honnête, même lorsqu’il est sévère. Cela peut paraître ingrat, surtout dans un secteur aussi fragile, mais nous pensons que défendre un art, c’est aussi savoir dire quand il échoue.

 

Le choc d’une critique négative

Récemment, une critique très défavorable que j’ai publiée sur CinéAnimation au sujet d’un film d’animation indépendant a provoqué une réaction particulièrement virulente de son réalisateur. Ce film m’avait interpellé par son ambition visuelle mais déçu par de nombreuses faiblesses structurelles. J’en avais fait part dans une critique tranchée, sans m’attendre à ce qui allait suivre.

Peu de temps après la mise en ligne, j’ai reçu un mail exprimant un profond désarroi, allant jusqu’à m’imputer des conséquences professionnelles et personnelles lourdes, en lien direct avec ma critique. Le ton du message était agressif et insultant, ce qui m’a sincèrement ébranlé.

Mais au-delà de l’émotion, cette situation soulève une vraie question : quel est le rôle du critique dans l’écosystème de la création indépendante ? Jusqu’où peut aller une critique négative sans être perçue comme une attaque ? Et peut-elle, à elle seule, faire du mal à un film ?

 

Ratatouille - Brad Bird - 2007

 

 

Être critique, ce n’est pas détruire

Si nous édulcorons nos critiques pour éviter de froisser qui que ce soit, alors nous cessons d’être utiles. À force de qualifier tout de « mignon » ou d’« ordinaire », plus rien ne devient remarquable. Or, l’animation mérite bien mieux que cette neutralité tiède. C’est un art puissant, exigeant, universel. Il mérite qu’on le défende avec ferveur quand il brille, et qu’on le questionne quand il échoue.

Il existe des films manifestement très personnels, parfois réalisés presque entièrement par une seule personne, de l’écriture à l’animation, jusqu’au doublage des personnages. Certains de ces projets reposent sur des ressources modestes mais une énergie de création remarquable, et témoignent d’une implication sincère, parfois même héroïque.

Mais est-ce suffisant pour mériter une bonne critique ? Le contexte de fabrication d’un film (son budget, son statut, la taille de son équipe, la persévérance de ses auteurs) doit-il influencer le regard critique porté sur lui ? Nous pensons que non.

L'investissement, aussi admirable soit-il, ne garantit pas nécessairement la réussite de l’œuvre sur le plan artistique. Une critique n’a pas pour rôle de saluer l’intention ou l’effort, mais d’analyser le résultat : ce que le spectateur voit, entend et ressent. C’est ce qui distingue un hommage personnel d’un regard critique, et c’est aussi ce qui permet à une critique d’être utile, indépendante, et honnête.

Il est bien sûr pertinent de saluer la créativité et la débrouillardise lorsqu’elles sont visibles à l’écran. Mais une œuvre est jugée sur ce qu’elle propose au spectateur, pas sur les conditions de sa fabrication. Le public, qu’il soit amateur de films indépendants ou de superproductions, ne fait pas la différence entre une équipe de cinq ou de deux cents personnes. Il ne lit pas les budgets ou les anecdotes de tournage avant de ressentir ou non de l’émotion face à un film. Il regarde, il ressent, ou il ne ressent pas.

C’est là que se situe la mission d’un critique : parler de l’œuvre elle-même, de ce qu’elle dit, de ce qu’elle fait naître, mais aussi et surtout de sa légitimité dans le décor culturel, et non de son auteur, de son parcours ou de sa souffrance. Une critique ne vise pas la personne derrière le film, mais ce que le film laisse dans les esprits.

 

Ernest et Célestine - Benjamin Renner, Stéphane Aubier, Vincent Patar - 2012

 

Le pouvoir fantasmé d’une critique

La critique ne détient pas le pouvoir que certains lui prêtent. Aucun projet ne repose sur un seul article. Aucun film ne s’effondre à cause d’un avis isolé, aussi négatif soit-il. La presse indépendante ne mène pas de campagnes à charge. Nous ne “descendons” pas un film par principe, ni par stratégie. Ce que nous proposons, c’est un regard argumenté, sincère, parfois sévère, mais toujours réfléchi.

Les réalisateurs n'ont aucune raison de prendre une critique de manière personnelle. Fort heureusement, la grande majorité d’entre eux ont la sensibilité et l’intelligence de distinguer ce qu’il y a dans leur film de ce qu’il y a en eux, même si, on le sait, un film contient toujours une part intime de son créateur.

Mais une fois une œuvre livrée au public, elle commence à mener sa propre vie critique. L'avis que l'on émet ne porte jamais sur la personne de l’auteur, ni sur son parcours, ni sur son engagement. Il porte sur une œuvre, à un moment donné, dans un contexte donné. C’est cette distinction, essentielle, qui permet à la critique d’exister en toute indépendance, sans devenir une attaque personnelle.

Et lorsqu’un film ne mérite pas, selon les critères d’une rédaction, une analyse approfondie, la ligne éditoriale peut nous conduire à une critique brève, directe, parfois lapidaire : « passez votre chemin, il n’y a rien à voir ». Ce type de formulation, notre lectorat l’identifie immédiatement comme une non-recommandation claire.

À l’inverse, un avis mitigé est une invitation adressée au lecteur : « à vous de trancher ». Nous lui présentons les qualités et les faiblesses d’un film, sans orienter son jugement.

Et lorsqu’une critique est élogieuse, c’est une marque de confiance forte envers l’œuvre, un signal sans ambiguïté : « foncez, vous ne le regretterez pas ».

Mais chaque fois qu’une critique est rédigée, il faut faire un choix : dans quelle catégorie le film se situe-t-il ? Est-ce une œuvre à recommander, à éviter, ou à nuancer ? Ce tri fait partie intégrante du travail critique.

Il serait certes plus simple, et plus confortable pour tout le monde, de placer tous les films dans la catégorie intermédiaire, celle des avis tièdes, des “pas si mal” ou des “peut plaire à certains”. Mais ce serait trahir notre authenticité. Et surtout, ce serait renoncer à notre rôle : celui d’offrir une parole sincère, assumée, fondée sur une réelle expertise de l’animation. En diluant notre jugement, nous perdrions la confiance de notre lectorat et la légitimité de notre engagement. Ce spectre d’appréciation, du rejet franc à l’enthousiasme assumé, fait partie de notre exigence critique. Il est au service du public, pas contre les créateurs.

Jamais une critique, à elle seule, ne peut faire ou défaire un film, encore moins compromettre un projet en cours de financement. Si une banque, un producteur ou un partenaire décide de se retirer, c’est qu’un doute préexiste déjà : sur la faisabilité du projet, sa rentabilité, ou encore sa cohérence artistique. Une critique, même sévère, ne peut être qu’un facteur parmi d’autres, certainement pas la cause unique ou déterminante d’un désengagement aussi important.

Si tel était le cas, il n’existerait tout simplement plus aucun film : tous, même les chefs-d’œuvre, ont fait l’objet de critiques négatives. La presse spécialisée, surtout lorsqu’elle est indépendante et à audience ciblée, n’a pas le pouvoir de condamner une œuvre à l’échec. Ce qu’elle peut faire, en revanche, c’est participer au débat, affiner la perception du public, et parfois, suggérer des pistes de progression.

Accuser un critique de ruiner une carrière ou un projet relève donc d’un fantasme de toute-puissance, et d’une méconnaissance du fonctionnement réel de l’écosystème médiatique. Une critique n’est qu’un avis parmi d’autres. Le public, lui, reste le seul juge.

 

Le Monde secret des Emojis - Tony Leondis - 2017

 

 

La critique assassine : l’art du désengagement ?

On pense souvent qu’une critique assassine est une forme de méchanceté gratuite, une attaque injustifiée contre le travail d’un artiste. Mais ce serait mal comprendre ce qui peut pousser un critique à employer un ton tranchant, voire brutal. 

En réalité, une critique assassine naît parfois d’autre chose : d’une fatigue, d’un désintérêt, ou même d’une certaine lassitude face à une œuvre qui, à ses yeux, ne mérite tout simplement pas l’effort d’une analyse approfondie. Rédiger une critique, c’est un travail exigeant. Cela demande du temps, de la réflexion, une attention sincère portée à l’œuvre. Or certains films ne suscitent pas cette envie. Ils semblent creux, bâclés, déconnectés de toute ambition artistique ou de toute considération pour leur public. Face à cela, il arrive que le critique baisse les armes : pas par cruauté, mais par désengagement.

Une critique assassine, dans ce contexte, peut alors apparaître comme une forme de simplicité appliquée, presque automatique. On renonce à mettre les formes. On renonce à expliquer. On renonce à sauver ce qui ne semble pas mériter d’être sauvé. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est un constat d’échec, un abandon du dialogue critique face à une œuvre jugée stérile.

Est-ce idéal ? Non. Est-ce justifiable ? Parfois. Car à trop vouloir tout comprendre, tout expliquer, on risque aussi de diluer ce que la critique a de plus essentiel : son instinct de sélection, sa capacité à dire non. Toutes les œuvres ne se valent pas, et toutes ne méritent pas deux heures de réflexion. C’est injuste, mais c’est la vie critique. Et c’est aussi ce que le lecteur attend : un filtre, un regard franc, même s’il pique, avec bien entendu, un droit à l’erreur.

Il serait malhonnête de prétendre que la critique assassine n’a pas sa place dans une rédaction sérieuse. Il ne s’agit pas de briser pour briser, ni de distribuer des gifles gratuites. Mais d’appeler un navet un navet. J’ai par exemple moi-même qualifié Minecraft, de film "nul", parce que c’est exactement ce qu’il m’a semblé être : une entreprise opportuniste, fade, déconnectée de toute exigence artistique. Et le public, tout comme la critique professionnelle, s’est accordé à dire que ce film, malgré un certain succès commercial, était indéfendable du point de vue cinématographique.

Il ne faut pas oublier que le rôle d’un critique n’est pas de préserver l’ego ou la santé nerveuse des artistes (et je dis cela en toute connaissance de cause, étant moi-même artiste). Le critique ne tire pas son autorité de sa méchanceté, mais de sa franchise. Une critique assassine, reflète une réflexion directe sur l’œuvre dans ce qu’il y a de plus essentiel, sans être un acte de violence gratuite : c’est une prise de position. Et parfois, c’est la seule manière d’être honnête, envers le public, envers le cinéma, et envers soi-même.

 

Minecraft, le film - Jared Hess - 2025

 

La critique et le public : une relation d’équilibre

La critique n’a pas pour vocation de dicter ce que le public doit penser. Elle propose une lecture, un éclairage, parfois une mise en garde (« ne perdez pas votre temps »), ou au contraire une invitation enthousiaste. Mais au final, c’est toujours le public qui décide. Il peut être en désaccord, défendre un film que la critique rejette, ou rester insensible à une œuvre pourtant encensée. Cette liberté d’interprétation fonde le dialogue entre création, regard critique et réception. La critique, surtout lorsqu’elle est indépendante, sert à nourrir ce débat, pas à le refermer. Elle n’est pas un verdict, mais une incitation à penser, à ressentir, à voir autrement.

La critique d’un film d’animation mérite la même rigueur que celle d’un film en prise de vue réelle. Trop souvent, certains médias surévaluent des œuvres animées sous prétexte qu’elles sont « ordinaires mais qu’elles plairont aux enfants », comme si cela excusait leurs lacunes. Je ne partage pas du tout cette approche. Un film destiné au jeune public doit faire preuve du même soin, de la même exigence artistique, que n’importe quel autre. D’abord parce que les enfants sont les adultes de demain : ils grandissent avec leurs “classiques”, qu’ils revoient et réinterprètent au fil du temps. Ensuite, parce que les enfants ne sont pas un public facile, bien au contraire. Leur regard est souvent plus instinctif, plus tranché, et parfois plus honnête que celui des adultes. Et surtout, il faut le redire sans relâche : l’animation n’est pas un genre réservé aux enfants. En tant qu’adulte, je prends autant de plaisir à analyser un film comme La Plus Précieuse des marchandises, pensé pour un public adulte, qu’un Ernest et Célestine, destiné aux plus jeunes.

 

South Park, le film : Plus long, plus grand et pas coupé - Trey Parker - 1999

 

Défendre l’animation, ce n’est pas l’applaudir les yeux fermés

Continuer à critiquer les films, même lorsqu’ils sont faibles, c’est justement une manière de prendre l’animation au sérieux. Ce serait lui manquer de respect que de tout applaudir sous prétexte qu’il s’agit d’un genre trop souvent considéré comme "mineur". Le rôle d’une critique est d’accompagner, d’éclairer, de recommander, mais parfois aussi de dire : ce film ne fonctionne pas. Cela revient à dire aux spectateurs : "Je vous respecte, vous méritez mieux que ça." Et aux réalisateurs : "Je vous respecte, et je suis convaincu que vous pouvez faire mieux."

Et puis, soyons lucides : cela fait bien longtemps que la critique ne donne plus le tempo. Dans l’écosystème actuel, ce sont les chiffres qui dictent la valeur perçue d’un film. Un bon démarrage au box-office, un classement sur une plateforme ou un pic de vues devient immédiatement un label de qualité aux yeux du grand public. Inversement, un film qui ne fait pas d’entrées ou qui ne parvient pas à être distribué sera automatiquement rangé dans la catégorie des œuvres inintéressantes, souvent à tort. C’est regrettable, mais c’est un critique qui vous l’affirme : aujourd’hui, les données commerciales font souvent office de critique implicite. La critique indépendante, elle, tente encore de creuser au-delà des tendances et des classements, pour défendre l’animation comme un art à part entière, exigeant, divers, et digne d’être traité avec sincérité.

Prendre l’animation au sérieux, c’est la traiter avec la même exigence que n’importe quelle autre forme d’art. Et la critiquer c’est lui rendre justice.

 

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