Famille monoparentale : un sujet abordé à hauteur d’enfant

Publié le 28 mai 2025 par Joseph
Famille monoparentale
ThémaKid
L’animation au service de la transmission et de la pédagogie

Comment aborder à hauteur d’enfant la question, souvent douloureuse, de la famille monoparentale ? Entre pudeur et justesse, certains films d’animation choisissent de s’y confronter de front, sans pathos inutile, mais avec une infinie délicatesse.

 

En 2000, dans le génial Père et fille, Michael Dudok de Wit met en scène, avec une poésie infinie, une fille qui attend son père, et qui traverse toutes les étapes de sa vie dans cette attente constamment insatisfaite. Récompensé par l’Oscar du meilleur film d’animation, ce court-métrage illustre, sans un mot et avec une impressionnante justesse, l’impact que peut avoir l’absence d’un parent sur un enfant. Sans jamais tomber dans le tire-larmes, Dudok de Wit met en scène un déchirement, et il le fait avec tant de délicatesse que l’âge du public auquel il s’adresse importe peu : enfant comme adulte, on comprend aisément de quoi il est question dans cette pépite du court-métrage d’animation, et on ne peut qu’en être ému.

Se pose alors la question : comment peut-on aborder à l’écran des sujets aussi durs que l’absence d’un parent sans risquer de heurter la sensibilité des uns ou des autres ? Et plus précisément, comment le cinéma d’animation réussit-il à se placer à hauteur d’enfant pour évoquer une situation qui pourrait toucher directement n’importe lequel de ses jeunes spectateurs. Retour sur une petite sélection de films abordant frontalement le sujet de la famille monoparentale.

 

Père et fille - Michael Dudok de Wit - 2000

 

Les Enfants loups, Ame & Yuki

Dans Les Enfants loups, Ame & Yuki, le grand Mamoru Hosoda met en scène Hana, qui doit éduquer les deux enfants qu’elle a eus avec un homme-loup, après la mort de celui-ci. On a beau connaître la finesse d’Hosoda, on est surpris à chaque fois de l’intelligence et de la subtilité avec lesquelles il aborde son sujet.

La métaphore pourra être prise de différentes manières : peut-être les enfants loups renvoient-ils simplement à des enfants au caractère difficile, peut-être doit-on y voir l’image d’enfants en situation de handicap, mais la question centrale reste la même : celle du regard des autres. C’est parce qu’elle se sent jugée qu’Hana décide de quitter la ville pour s’enfuir à la campagne, c’est parce qu’elle sent que ses enfants sont vulnérables au regard des autres. Hosoda nous plonge ainsi au cœur du malaise d’une mère isolée: on ne sait pas vraiment si le regard des autres juge réellement Hana et ses enfants, mais on comprend le mal-être qu’elle ressent, projetant dans les yeux d’autrui ses propres frayeurs, sa difficulté à ne pas être « comme tout le monde ».

C’est au cœur de la nature, et par l’agriculture, qu’elle trouve la paix — mais une paix éphémère… Car Hosoda nous plonge tout de suite dans un autre problème classique des mères isolées: comment réussir à assumer toute seule le travail nécessaire à l’éducation et à la subsistance de deux enfants, tout en cherchant un emploi rémunérateur ? Nous offrant un merveilleux modèle de résilience et de courage, Hosoda nous fait assister au combat que mène Hana pour donner à ses enfants la vie décente qu’ils méritent. C’est le sens de cette merveilleuse séquence où Hana, toujours le sourire aux lèvres, apprend à domestiquer la nature, et entre peu à peu en contact avec les sympathiques habitants de la campagne où elle vit. Découvrant avec surprise qu’aucun d’entre eux ne la juge, elle redevient peu à peu en paix avec elle-même et avec sa situation.

Mais si son conjoint a laissé un vide dans la maison, Ame et Yuki occupent d’autant plus l’espace resté libre. C’est là que Les Enfants loups, Ame & Yuki devient un véritable traité d’éducation, multipliant les points de vue, nous donnant à voir successivement ou simultanément l’impact de l’absence du père sur la famille à travers les yeux de la mère, de la fille et du fils. On comprend chacun de ces personnages, et l’identification est permise à tous. En cela, le film de Mamoru Hosoda est une pépite d’animation dont aucun spectateur ne ressortira indemne. Il capte avec une telle justesse les dilemmes, les joies et les peines qui parsèment la vie de son héroïne et de ses enfants au sein d’une famille monoparentale qu’il ne peut que faire fondre le cœur du spectateur le plus endurci…

C’est peut-être d’ailleurs parce qu’il touche si juste et pourrait faire écho à des situations vécues qu’on ne saurait que trop recommander aux parents de ne pas montrer ce film trop tôt à leurs enfants, ou alors d’accompagner les plus jeunes dans la découverte de ce véritable chef-d’œuvre.

 

Les enfants loups, Ame & Yuki image 1
Les Enfants loups, Ame & Yuki - Mamoru Hosoda - 2012

 

En avant

L’absence du père est au centre d’un autre récit initiatique brillant, signé Pixar. En avant de Dan Scanlon est un film courageux, qui se confronte pleinement à la dureté de son sujet et sait le rendre très abordable à un public familial, même assez jeune (dès 7-8 ans environ).

Les Lightfoot constituent une famille monoparentale depuis le décès du père, même si sa femme Laurel cherche une nouvelle figure masculine en la personne du chef Colt Bronco. Mais si le célibat contraint de Laurel a déjà bouleversé l’équilibre familial, l’arrivée de l’officier Bronco dans la famille ne le restaure pas, car l’ombre du père plane encore constamment sur le foyer. Les enfants, Ian et Barley, entretiennent le souvenir du parent disparu, l’un dans une nostalgie affirmée au travers de photographies et d’enregistrements, l’autre dans une bulle qu’il s’est créée autour des jeux de rôle. Même si cela n’est jamais affirmé frontalement, on peut d’ailleurs supposer que c’est la disparition de son père qui pousse Barley à entretenir ainsi le culte d’un passé auquel peu de monde s’intéresse réellement, permettant ainsi à En avant de distiller subtilement l’idée qu’une société qui se désintéresse de son passé se coupe de ses racines et perd son âme. Parallèle étonnant qui fait comprendre que, s’il ne faut pas s’enfermer dans la nostalgie permanente d’un père ou d’un mari disparu, il n’est pas meilleur de l’oublier et de faire comme si de rien n’était…

Dans cette merveille d’équilibre qu’est En avant, la représentation d’une famille monoparentale permet donc à Scanlon d’analyser minutieusement les liens familiaux et le mal-être qui peuvent découler d’une telle situation. À ce titre, les personnages sont très finement brossés, et un enfant ne pourra que s’attacher – voire se reconnaître – dans le personnage de Ian, en recherche de sociabilité, mais entravé par des barrières qu’il se pose à lui-même, n’osant pas s’imposer aux autres. Le duo qu’il compose avec son frère envahissant permet de dépasser rapidement les clichés du genre, et nous fait voir les fêlures qui touchent Barley, derrière sa carapace exubérante.

C’est d’ailleurs quand la profondeur du lien entre Ian et Barley se révèle au cours d’un final au fort potentiel lacrymal qu’En avant dévoile son cœur et la puissance de son message. La disparition du père ne signifie pas que la famille ait été privée de figure paternelle pour autant. Car, tandis que Laurel donnait à ses enfants tout l’amour dont elle était capable, un lien se tissait que personne ne voyait et qui, pourtant, donnait à Ian le père qu’il n’avait jamais eu… Lorsque Barley transmet à Ian l’étreinte paternelle qu’il vient de recevoir, on comprend ainsi que l’absence d’un parent n’est pas une fatalité à laquelle il faut se résoudre, mais plutôt un obstacle qui ne peut se surmonter qu’en faisant plus que jamais un avec les autres membres de la famille.

 

En Avant - Dan Scanlon - 2020

 

La Chance sourit à Madame Nikuko

La belle leçon d'En Avant pourrait bien faire écho avec celle d’un film sorti l’année d’après : La Chance sourit à Madame Nikuko. Signé Ayumu Watanabe, ce film a le mérite d’aborder frontalement un certain nombre de sujets qu’on a peu l’habitude de voir dans un film pour cette tranche d’âge (qu’on situera plutôt vers 12-14 ans). En plus d’illustrer assez subtilement les désarrois du début de l’adolescence, le film de Watanabe brosse en effet un magnifique portrait de mère célibataire. Cette fois, Madame Nikuko n’a pas été délaissée par le décès de son conjoint, elle n’a jamais eu de mari. Tous les hommes de sa vie ont été des satellites qui en sont sortis aussi vite qu’ils y sont entrés. Et pourtant, un jour, la vie lui a laissé un cadeau inattendu…

S’il est permis, au début du film, de trouver légèrement exaspérante cette Madame Nikuko qui ne sait jamais se taire, on s’y attache très vite. Grâce à une somptueuse animation et une écriture très fine des personnages, on voit, au fur et à mesure du film, se dessiner le portrait d’une femme certes naïve, mais qui a le cœur sur la main, et qui a su faire contre mauvaise fortune bon cœur en voyant tous les hommes de sa vie rompre avec elle.

Comme dans Les Enfants loups, Ame & Yuki, l’originalité provient du choix du point de vue. En décentrant le regard d’une manière très intelligente pour nous faire adopter celui de sa fille, La Chance sourit à Madame Nikuko nous donne alors à voir une nouvelle leçon de résilience, à travers cette femme cachant toutes ses souffrances derrière un sourire qui n’en est que plus beau. La force de Watanabe est indéniablement de ne jamais réduire son personnage à son exubérance, à sa gourmandise ou à son obésité, mais d’en faire une vraie héroïne de film, pour laquelle on finit par ressentir une vraie admiration. Très différente d’Hana chez Hosoda, et en même temps si proche, Madame Nikuko est une femme qui a réussi à transformer les drames de sa vie en sa principale force.

À l’aide d’un humour souvent de bon aloi, le film de Watanabe sait aller chercher son public d’adolescents pour lui montrer que, parfois, cela vaut la peine de détacher son regard de soi pour le concentrer sur ceux qui nous entourent, et découvrir les brisures que peut parfois cacher une façade lisse. Le lien entre Kikurin et sa mère Nikuko nous offre des moments très touchants, partagés entre la consternation que ressent Kikurin devant l’exubérance de sa mère, et l’amour teinté d’admiration qu’elle lui porte quand elle découvre peu à peu ce qui l’anime.

Dans La Chance sourit à Madame Nikuko, il n’est pas vraiment question de l’absence d’un père puisqu’il n’y en a jamais eu. Mais il est question de construction et de reconstruction. On voit comment une mère célibataire décide de prendre les choses à bras-le-corps pour tout construire autour de sa fille, Kikurin étant la meilleure alliée de Nikuko pour lutter contre la solitude qu’elle craint plus que tout. La complicité qui se noue entre elles aboutit à une compréhension mutuelle qui nous fait comprendre que ça y est, pour une fois dans sa vie, Madame Nikuko a gagné son combat.

Ainsi, Ayumu Watanabe nous offre une succession de tranches de vie qui nous plongent peu à peu dans les épreuves, mais aussi la singulière beauté, d’une famille monoparentale. La manière dont notre regard change peu à peu sur les personnages est un formidable outil pédagogique, qui permet à Watanabe de nous emmener là où il veut d’une manière toujours subtile, et de faire réfléchir son public, aussi jeune soit-il.

 

La chance sourit à Madame Nikuko - Ayumu Watanabe - 2022

 

Regarder l’absence mais raconter la vie

Avec ces trois films, on voit comment certains artistes utilisent le cinéma d’animation pour y projeter des expériences parfois personnelles, et nous faire réfléchir sur le lien qui unit des êtres entre eux, malgré ou peut-être grâce aux épreuves qu’ils traversent. Et au lieu de sombrer dans le pessimisme, ce que ces films nous apprennent, c’est probablement la plus belle leçon qu’ils pouvaient nous apporter. Car comme dans cette course contre le temps et la mort qui conclut Père et fille, comme dans ce moment suspendu où deux ombres finissent par n’en faire plus qu’une, s’il est une chose qu’on retient, c’est que, par-delà la perte d’un être cher, par-delà l’abandon de celui qu’on croyait aimer, une chose continue : c’est la vie. Et elle s’en sort toujours triomphante !

 

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