Critique : Mylène Farmer – Égrégore – L’avant-première

Mylène Farmer – Égrégore – L’avant-première

Critique : Mylène Farmer – Égrégore – L’avant-première

(2/5)

Ordinaire

Égrégore – L’avant-première est un projet audiovisuel hybride signé François Hanss, réalisateur et scénariste français reconnu pour son travail aux côtés de la star internationale Mylène Farmer. Conçu comme un album en images à l'occasion de la sortie du nouvel opus éponyme de l’artiste, il se présente sous la forme d'une anthologie de clips et de visuels mêlant prises de vues réelles et séquences génératives, projetée en séance unique. L'œuvre revendique une dimension conceptuelle entre ses images et le sens profond des paroles, celle d'une méditation sur la perte d'humanité et la déperdition du langage à l'ère des intelligences artificielles, mais se révèle, dans sa forme, davantage comme un condensé rétrospectif de l'esthétique farmerienne reproduite par cette même technologie que comme une proposition plastique véritablement nouvelle.

 

 

Les points forts


L'intérêt premier d'Égrégore réside dans son ambition conceptuelle : proposer un album en images, c'est-à-dire un objet qui dépasse le simple clip et tente d'articuler une expérience visuelle continue autour d'un corpus musical, tout en maintenant un lien fort avec ses fans. Le principe, déjà exploré avec succès par d'autres artistes comme Beyoncé ou Taylor Swift, pour citer les plus célèbres, possède une légitimité artistique indéniable et répond à une forte demande. Sur le plan audio, l'album lui-même tient la route : les pistes sont globalement convaincantes, et la dimension musicale constitue un socle suffisamment solide pour porter une proposition visuelle ambitieuse.

Par ailleurs, François Hanss parvient, dans certains passages, à distiller une véritable poésie visuelle qui transcende le chaos général de l'ensemble. Là où le projet vacille, son regard d'artiste plasticien réintroduit une sensibilité, une texture, un rythme qui rappellent que l'image peut encore être un lieu de pensée. Mais seulement en ce qui concerne la prise de vue réelle...

 

 

Les points faibles


Le problème fondamental d'Égrégore est d'ordre éthique autant qu'esthétique. Le film repose massivement sur des séquences générées par intelligence artificielle, présentées comme telles sous le nom d'« AI Artists ». Or, leur qualité est manifestement insuffisante : d'un plan à l'autre, les décors se transforment, les palettes chromatiques et les textures varient sans cohérence, les visages se déforment, les yeux d'un personnage changent de couleur, une bouche disparaît à l'écran. Ces imperfections, qui trahissent l'absence de main humaine dans le processus, ne sont pas assumées comme un choix formel, mais subies comme un défaut de production. L'esthétique vaporwave qui en résulte, loin d'être un parti pris, semble être le symptôme d'un contrôle artistique défaillant.

L'ironie du dispositif est cruelle : les textes de l'album dénoncent la perte d'humanité et la déperdition du sens du langage, tandis que la production visuelle supprime précisément l'humain du processus créatif. Mylène Farmer, qui s'était publiquement prononcée sur l'IA comme un outil à double tranchant (à la fois fascinant, selon elle, mais aussi asservissant), semble ici n'avoir pas porté son exigence critique au-delà du domaine sonore. L'incohérence est d'autant plus flagrante que, dans un contexte où le monde de l'art contemporain tend volontairement vers l'erreur, l'imprévu et l'abstraction pour contrer la perfection algorithmique, choisir une esthétique lisse et plastique relève d'un contresens radical, en plus de créer des tensions entre les secteurs artistiques.

Les séquences en prises de vues réelles, quant à elles, ne constituent pas non plus un contrepoint salvateur. Elles se limitent à une rétrospective de tout ce que Mylène Farmer a pu faire avant Égrégore, préparant un grand final qui ne se distingue guère des derniers faux adieux de l'artiste. L'œuvre, qui se veut conceptuelle, se révèle en définitive une anthologie dont l'idée de départ se noie dans des images générées vomitives, compromettant ainsi l'intention globale par une rupture brutale de cohérence entre le message véhiculé par les chansons et la sensibilité humaine tuée par la machine.

 

 

En conclusion


Égrégore – L’avant-première souffre d'un décalage profond entre son ambition déclarée et sa réalisation effective. Le concept d'un album en images est séduisant, mais la forme choisie, un enchaînement de lyric videos et de visuels hétérogènes dont les trois quarts sont générés par l’intelligence artificielle, ne mérite certainement pas le titre de film d’animation hybride. Le projet se positionne comme un objet commercial dont la valeur artistique ne justifie pas le prix, tandis que les lyric videos relèvent davantage d'un format promotionnel que d'une expérience cinématographique. Une grande déception venant de la collaboration entre François Hanss et Mylène Farmer, qui avaient pourtant su nous séduire sans difficulté par le passé. Le réalisateur en était encore capable, comme en témoignent les rares moments de grâce qui traversent ce chaos.

 

 

Avis rédigé par Camille le d'après une version française