Sylvain Chomet - Marcel et Monsieur Pagnol

Publié le 16 juin 2025 par Guillaume
Sylvain Chomet interview
PlanSéquence
Rencontres et interviews avec les talents de l'animation

Lors de l'excellente édition 2025 du Festival international du film d’animation d’Annecy, la rédaction de CinéAnimation a eu le privilège de rencontrer Sylvain Chomet, figure incontournable du cinéma d’animation français. Il était présent pour y présenter Marcel et Monsieur Pagnol, son nouveau long métrage, en compétition dans la prestigieuse catégorie L’Officiel.

 

Réalisateur rare et précieux, Sylvain Chomet a d’abord fait ses armes dans la bande dessinée où il s'est fait un nom avec Léon la came, avant de se tourner vers l’animation. C’est à Annecy, en 1997, qu’il se distingue avec La Vieille Dame et les Pigeons, couronné Grand Prix du court métrage. Il enchaîne ensuite avec des œuvres devenues cultes : Les Triplettes de Belleville (2003), puis L’Illusionniste (2010).

Mais Sylvain Chomet est un touche-à-tout. Il a également signé le clip spectaculaire de Carmen pour Stromae, ainsi que la séquence d’ouverture du très attendu Joker: Folie à Deux. Il passe également de temps en temps à la prise de vue réelle comme avec Attila Marcel, fable poétique au charme singulier.

C’est à l’Impérial Palace, entre deux projections et au cœur de l’effervescence du festival, que nous avons pu échanger autour de son parcours, de son attachement à l’univers de Marcel Pagnol, de son amour des accents… et de ses projets à venir. Cette rencontre a été rendue possible grâce au distributeur Wild Bunch, que nous remercions chaleureusement.

 

 

Sylvain Chomet, le petit Marcel et Monsieur Pagnol

  • Bonjour Sylvain Chomet. Vous êtes ici à Annecy pour présenter votre nouveau film, Marcel et Monsieur Pagnol, une biographie de l’écrivain. Vous vous êtes révélé ici même en 1997 avec La Vieille Dame et les Pigeons, élu Grand Prix du court métrage. Après toutes ces années de carrière, quelle est la chose dont vous êtes aujourd’hui le plus fier ou le plus heureux concernant votre travail ?

C’est difficile à dire. Je ne sais pas si le mot "fier" convient vraiment. Je dirais plutôt que je suis satisfait. Je suis content de ne pas avoir dévié de ce que j’aimais faire, de ne pas être allé dans le commercial. À un moment, j’ai eu des propositions, notamment avec des Américains, des projets très bien payés, très commerciaux… Mais j’ai toujours choisi de faire des choses un peu différentes. Alors je ne dirais pas que j’en suis fier, mais je suis content de ces choix.

 

La Vieille Dame et les Pigeons - Sylvain Chomet - 1996

 

  • Justement, vous avez une véritable signature dans vos films. On sait tout de suite que c’est vous, dès les premières images. Il y a aussi un autre aspect fort de votre style : l’absence de dialogues verbaux. Était-ce impossible de garder ce principe pour ce film ? Ce choix a-t-il été difficile ?

J’adore écrire des dialogues. J’ai commencé dans la bande dessinée, j’ai écrit des scénarios pour plusieurs dessinateurs, donc j’ai toujours travaillé avec le dialogue. Et pour Marcel et Monsieur Pagnol, il faut savoir que 80 % des dialogues viennent de Marcel Pagnol lui-même, extraits de ses souvenirs écrits. Je me suis amusé à écrire les 20 % restants à la manière de Pagnol, pour que ça colle à son esprit. Je me suis éclaté, c’était formidable de savoir que ces dialogues allaient être dits par des Raimu ou Fernandel. Leur donner la réplique, c'était un plaisir de gamin. C’était aussi très différent de ce que j’ai pu faire auparavant. Un exercice encore plus contraignant, parce qu’il n’existe pas une version originale unique du film. Les miens sont généralement internationaux, sans distinction forte entre version anglaise ou française. Là, il a fallu créer deux versions bien distinctes, et tout le travail de postsynchronisation est venu s’ajouter, ce qui est un peu différent de ce qu’on fait en prise de vue réelle. Ici, les comédiens viennent prêter leur voix après coup. C’est une autre manière de travailler.

  • Dans vos précédents films, on sentait un grand soin apporté à la musique. Celle de Marcel et Monsieur Pagnol est très bien, mais on a l’impression qu’ici, l’attention s’est vraiment portée sur les dialogues.

Oui, c’était essentiel, parce que c’est du Pagnol ! Et Pagnol, c’est un des grands inventeurs du dialogue au cinéma. Ce que je voulais, c’était qu’on retrouve ce feeling Pagnol, qu’on ait presque l’impression de voir un de ses films. Je voulais m’effacer derrière ça.

 

Marcel et Monsieur Pagnol - Sylvain Chomet - 2025

 

  • Quand on apprend que vous réalisez un biopic sur une grande figure du cinéma, on aurait pu vous imaginer plutôt sur un projet autour de Charlie Chaplin ou Buster Keaton, quelque chose de plus burlesque. Qu’est-ce qui vous a amené à l’univers provençal de Marcel Pagnol ?

Je suis originaire de la région parisienne, mais j’ai vécu quatre ans à Montpellier, puis sept ans dans le sud de l’Ardèche. Je n’aurais jamais fait un film sur le Sud si je ne connaissais pas le Sud. Il faut en connaître les sons, les odeurs, la chaleur, la lumière — tout ça est très typique — et puis bien sûr, l’accent, que j’adore. J’aime tous les accents du sud, ceux de Carcassonne, du Pays basque, même celui d’Ardèche, qui est un peu différent. Quand quelqu’un vient me parler avec un accent du Sud, ça me rend heureux. Une fois, j’étais dans le Sud-Ouest, une contractuelle verbalisait les véhicules… J’étais persuadé d’y passer. Et puis elle s’est mise à parler avec l’accent du coin, tout de suite, c’est devenu plus sympathique ! Il y a quelque chose dans ces accents qui prête au jeu, qui prête au théâtre.

  • Dans le film, les accents marseillais sonnent justes, ce qui est rare. Laurent Lafitte, qui n’est pas du Sud, est méconnaissable. J’ai été très surpris de voir son nom au générique : sa prestation est bluffante.

C’est pour ça que Laurent Lafitte est fort et c’est pour ça que je l’ai choisi.

  • Je sais que les Marseillais repèrent immédiatement les fausses notes. Ils détestent les imitations.

On a été très vigilants. Tous les Marseillais du film sont de vrais Marseillais, sauf Laurent. Mais Laurent m’a dit : « Écoute, je sais faire l’accent marseillais, mais je veux être épaulé par un comédien local en tant que coach. » Et ce coach l’a beaucoup rassuré. Il a corrigé certaines liaisons, des contractions, des subtilités techniques… Et Laurent s’en est très bien tiré. C’est vrai que c’est aussi un film sur l’accent. Et c’est étonnant de faire le parallèle avec les débuts de Pagnol, qui n’osait pas monter une pièce en marseillais. On lui disait : « Non, ce n’est pas possible, personne ne va comprendre l’accent ! » C’est extraordinaire d’apprendre qu’à l’époque, les gens de Paris ne comprenaient pas l’accent marseillais, alors que c’est un accent super clair.

  • Ce film rend hommage à la Provence. C'est un tableau magnifique du Sud.

Les Marseillais que j’ai rencontrés ont été très touchés par le film. Et SCH (le rappeur), originaire d'Aubagne, a fait une très belle chanson aussi. 

  • Vous réalisez aussi des films en prises de vues réelles. Pourquoi avoir choisi l’animation pour raconter la vie de Marcel Pagnol ? La prise de vue réelle aurait été plus simple.

Oui, mais ce n’est pas universel, et c’est temporel. L’animation, c’est hors du temps. Petit Pagnol et Marcel seront toujours là, même dans deux cents ans : ce seront toujours eux. Alors qu’avec des acteurs, c’est plus compliqué. Et puis qui peut incarner des gens comme Raimu et Fernandel ? Quand je vois un biopic sur une figure célèbre, je suis souvent déçu. Ce ne sont pas eux. Je me retrouve à observer comment l’acteur tente de leur ressembler. Parfois c’est bien fait, parfois non, mais c’est toujours un exercice difficile. En animation, on fait abstraction de ça. On finit même par oublier que c’est de l’animation. C’est étrange. Nicolas Pagnol me disait que dans ce film, l’animation semblait plus réelle que les images d’archives. Quand on voit les extraits, ce sont presque les archives qui paraissent être du dessin animé.

  • Vous avez mis l’accent (sans jeu de mot) sur les particularités physiques des personnages : on les reconnaît dès leur première apparition à l’écran.

Oui, et on avait leur jeu aussi. On sait comment ils se tenaient, on les a bien en tête.

 

Marcel et Monsieur Pagnol - Sylvain Chomet - 2025

 

  • Le film est en compétition officielle. Vous avez déjà remporté un Grand Prix pour La Vieille Dame et les Pigeons (équivalent du Cristal). Qu’est-ce que représenterait un deuxième Cristal ?

Je ne pense pas trop à ça. Je préfère les vraies récompenses. Comme quand vous me dites que vous êtes du sud et que ce film est un coup de cœur. Ça, c’est plus beau qu’un Cristal.

Non ! Ce sera Swing Popa Swing ! Je commence le storyboard en rentrant d’Annecy. C’est une histoire que j’avais écrite à l’époque des Triplettes de Belleville, un vieux script.

  • Vous revenez aux sources ?

Oui. Ce n’est pas une suite, ni un préquel, c’est un spin-off. Je reprends mes Triplettes, mes trois grandes dindes, et on va découvrir leur relation avec leur père, qui fête ses cent ans. Elles ont déjà 75 ans, elles sont bien âgées elles aussi. Et elles ont quelque chose à lui annoncer. Il les avait envoyées à Belleville, censément pour devenir infirmières, mais en réalité, elles sont devenues chanteuses de cabaret. Elles lui ont menti toute leur vie, et pour son centenaire, elles vont enfin lui dire la vérité. L’histoire implique des extraterrestres, et part dans un délire total ! J’espère que dans trois ou quatre ans, ce film sera à Annecy.

 

Les Triplettes de Belleville - Sylvain Chomet - 2003

 

  • Pour finir, quel est votre film d’animation préféré, ou celui qui vous a le plus influencé ?

Les 101 Dalmatiens. C’est la première fois qu’on voyait un mariage aussi fluide entre les traits du décor et ceux de l’animation. Il n’y avait plus cette distance entre le fond et les personnages redessinés par-dessus. Tout bougeait ensemble. Quand j’étais gamin, ça m’avait marqué. Il n’y avait plus de trace visible. La technique de la Xérographie a duré longtemps. Il fallait utiliser un Xerox et des règles, parce que sinon, les celluloïds se déformaient sous la chaleur. C’était hyper compliqué, il fallait des réglages très précis… Cette technique m’a vraiment marqué.

  • Merci beaucoup, Sylvain Chomet. On vous souhaite tout le bonheur créatif possible pour la suite… et surtout pour la gestation de Swing Popa Swing!

 

Les 101 Dalmatiens - Hamilton Luske, Clyde Geronimi, Wolfgang Reitherman - 1961

 

Pour aller plus loin

Sylvain Chomet a rencontré Marcel Pagnol à l’école, à travers La Gloire de mon père et Le Château de ma mère. Ces premières lectures, marquantes par leur accessibilité, leur vivacité et leur style « bien dessiné », l’ont accompagné jusqu’à l’âge adulte. En préparant le film, le réalisateur a relu l’intégralité de ses pièces de théâtre, redécouvert plusieurs de ses films, et affiné sa compréhension d’une œuvre à la fois populaire et profondément élégante, traversée d’humour et de tragédie.

Le projet Marcel et Monsieur Pagnol a vu le jour il y a huit ans, à l’initiative de Nicolas Pagnol, petit-fils de l’écrivain, et des producteurs Ashargin Poiré et Valérie Puech. À l’origine conçu comme un documentaire ponctué de séquences animées, le film s’est rapidement orienté vers une œuvre intégralement animée, à la suite de la réaction enthousiaste du public face aux premières scènes mettant en mouvement Pagnol, Raimu et Fernandel. Sylvain Chomet a alors imaginé un véritable biopic poétique et sensoriel, conçu en numérique, mais toujours dessiné à la main, sur tablette.

À travers ce film, c’est une facette méconnue de Pagnol qui est mise en lumière : celle d’un homme d’influence et de convictions, académicien, producteur, romancier, scientifique, directeur de studio, mais aussi pionnier du cinéma sonore et de la couleur. Loin de l’image figée du vieil homme assis dans les collines, Marcel et Monsieur Pagnol redonne vie à un créateur multiple, dont l’enfance a toujours guidé l’œuvre.

La dimension familiale du projet renforce encore son authenticité : Ashargin Poiré, petit-fils du célèbre producteur Alain Poiré, fut proche de Marcel Pagnol, tout comme Vincent Fernandel, petit-fils du comédien, qui participe au film et collabore régulièrement avec Nicolas Pagnol à des spectacles et lectures publiques. Le film bénéficie également d’une chanson originale signée SCH, artiste originaire d’Aubagne, qui rend hommage à cette mémoire vive de la Provence.

Pensé à l’origine pour marquer les 50 ans de la mort de Marcel Pagnol, Marcel et Monsieur Pagnol sort finalement pour le 130e anniversaire de sa naissance : une renaissance artistique qui célèbre un auteur intemporel, et redonne à son œuvre toute sa modernité.

Que l’on soit familier de l’univers de Marcel Pagnol ou non, le film de Sylvain Chomet touche au cœur par sa beauté formelle, sa sincérité, et la tendresse avec laquelle il redonne vie à l’un des plus grands auteurs du XXe siècle. À la fois hommage vibrant, récit d’apprentissage et manifeste artistique, Marcel et Monsieur Pagnol est une œuvre à ne pas manquer. Sortie en salles prévue à la mi-octobre.

Notre critique coup de cœur, par ici.

 

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