Le harcèlement scolaire : un sujet abordé à hauteur d’enfant
Dans l’actualité récente, les exemples de violences en milieu scolaire se sont malheureusement multipliés. Bien souvent, ils attirent notre attention sur des problèmes qui sommeillent depuis longtemps, ignorés des adultes, de manière consciente ou non. Ainsi du harcèlement scolaire, sujet délicat s’il en est.
Souvent invisibilisé, le harcèlement scolaire est pourtant une réalité qui détruit nombre de jeunes dans nos écoles. Étonnamment, il est assez rare de voir ce sujet traité dans le cinéma d’animation occidental. Heureusement, le cinéma d’animation japonais a plusieurs fois osé se confronter à ce sujet si complexe.
Silent Voice
Le film Silent Voice est probablement celui qui a le mérite d’illustrer le plus frontalement le harcèlement scolaire, avant de développer une grande et belle réflexion sur ses conséquences. Le film de Naoko Yamada illustre en effet les moqueries et humiliations dont est victime Shoko Nishiyama, une jeune fille sourde en primaire, et auxquelles participe le jeune Shoya Ishida. Mais le scénario nous montre bien que le harcèlement n’est pas tant une affaire individuelle qu’une affaire de groupe. Si Shoya est le catalyseur des moqueries, toute la classe entre dans le cercle, y compris Naoka, qui s’amuse plusieurs fois à jeter les appareils auditifs de sa camarade par la fenêtre. Pourtant, le jour où le principal vient chercher les responsables du harcèlement de Shoko, tous les coupables désignent lâchement Shoya, qui est alors puni seul.
Le mérite du film de Naoko Yamada est d’illustrer à la fois la vie de l’harceleur et celle de la jeune fille harcelée. Ainsi, le personnage principal de Silent Voice est bien Shoya, des années après ces événements. On constate à quel point le jeune homme a été lui aussi marqué à vie par le harcèlement dont il a été l’acteur, au point d’en devenir dépressif. Il apparaît alors bien que les harceleurs sont aussi des enfants qui ne vont pas bien. Désormais, Shoya identifie tout le monde comme une menace ou une personne à éviter, ce qui se traduit visuellement par une idée simple et percutante : la caméra subjective qui nous fait épouser le regard de Shoya couvre tous les visages d’une croix, qui tombe par terre lorsque le jeune garçon réussit à rétablir un lien social avec eux. Le harcèlement dont le garçon a été responsable plus jeune le plonge dans un monde où toute relation humaine semble devenue impossible...
Alors qu’il jouait le caïd en primaire, Shoya devient un être brisé à l’adolescence, n’osant plus regarder personne en face, obnubilé par le souvenir de la fille qu’il a harcelée. Le scénario de Silent Voice raconte avec une extrême sensibilité la reconstruction de ce garçon et de cette fille qui, après avoir été bourreau et victime, apprennent à découvrir l’humanité de l’autre, loin des bruits et des rumeurs de l’école. Le ton contemplatif de Silent Voice rompt parfois avec la noirceur de ses péripéties. C’est ce qui aide le film de Naoko Yamada à ne jamais sombrer dans le désespoir. Bien au contraire, sa délicatesse et la qualité de ses images nous font voir la beauté du monde derrière la fureur de ses habitants. Alors que plusieurs personnages secondaires préfèrent ne voir que le mal chez celui qui a commis des actes mauvais, Shoko choisit de voir le repentir sincère d’un garçon qui n’y croit plus au point de vouloir se suicider.
Ainsi, Silent Voice se révèle être une œuvre profonde et délicate, qui ne choisit pas tant de dénoncer l’horreur du harcèlement que d’en montrer les conséquences potentiellement terribles. En s’intéressant au processus de reconstruction, la réalisatrice nous montre que sortir de la culpabilité est un chemin semé d’embûches et particulièrement difficile, autant pour le bourreau que pour la victime. Mais elle n’oublie pas de nous montrer que grâce à des liens d’amitié sincères, le pardon est toujours possible. Malgré la dureté de ses sujets, Silent Voice s’avère donc être un film enthousiasmant, qui touche l’âme au plus profond du cœur. Au vu de ses thèmes sombres nécessitant une certaine maturité et un vrai recul, on ne le conseillera guère avant 13 ou 14 ans. La pudeur dont il fait preuve et la qualité de ses dialogues (extrêmement riches) fourniront à de grands enfants de quoi réfléchir sur les relations qu’eux ou d’autres peuvent développer à l’école, en leur apprenant à toujours faire attention aux plus vulnérables de leurs camarades.
Colorful
De harcèlement, il est aussi question dans le cinéma de Keiichi Hara, notamment dans deux de ses films majeurs. Ainsi, dans le sublime Colorful, sorti en 2011, Hara met en scène une âme sans nom choisie pour se réincarner sur Terre, dans le corps de Makoto, un jeune garçon de 14 ans qui vient de tenter de se suicider. L’âme doit découvrir ce qui a poussé Makoto au suicide si elle veut continuer à vivre en lui. Peu à peu, le film dévoile ce que fut la vie du jeune homme, détruite par les tensions familiales et l’isolement.
Alors que Silent Voice s’intéresse avant tout à la réparation, Colorful, lui, entre plus profondément encore dans l’âme de ses personnages pour comprendre le processus qui mène à la détresse morale et psychologique. Si le harcèlement n’est que peu montré à l’écran et arrive tard dans le récit, on comprend qu’il est à l’origine de tout. Makoto s’est progressivement enfermé dans cette image de garçon mutique et insensible que beaucoup ont de lui, à commencer par sa famille.
Mais le cœur du récit se dévoile dans ce magnifique échange entre Makoto et Shoko, une jeune fille extrêmement timide qui tourne autour de Makoto sans jamais oser lui adresser la parole. Toutefois, quand le contact s’établit, les aveux de Shoko sont déchirants. Elle avoue à Makoto toute son admiration de voir l’impassibilité dont il fait preuve face aux élèves qui le harcèlent, et admet qu’il a été un exemple pour elle quand elle s’est retrouvée dans la même situation. Le jeune homme se rend alors compte que le regard des autres peut tout changer. C’est aussi ce qui le pousse à se confier à sa famille, dans une scène absolument poignante. Tous les non-dits accumulés au cours du film éclatent dans cette discussion où, soudain, Makoto ose tout avouer devant sa famille. Le film nous place successivement dans le regard des différents membres de la famille, qui réalisent ce qu’ils n’avaient jamais soupçonné.
Cette prise de conscience est le grand tournant émotionnel du film. Mais c’est aussi l’événement qui permet à la famille de Makoto de trouver enfin le ciment capable de les unir, en toute vérité, les uns avec les autres.
Ainsi, Colorful nous montre le processus qui pousse un jeune garçon à sombrer dans la dépression jusqu’au suicide, à cause du harcèlement dont il est victime. Mais surtout, là où le film de Keiichi Hara touche en plein cœur, c’est lorsqu’il ouvre les yeux à ses personnages, et principalement à son personnage principal. En montrant comment la tentative de suicide de Makoto a permis de conscientiser tout son entourage, Colorful n’en efface pas l’horreur (elle est qualifiée de « pire péché » de la vie de Makoto). C’est précisément là que le récit de Keiichi Hara se montre le plus subtil : lorsqu’il met en scène la manière dont une épreuve terrible peut ouvrir la voie à une reconstruction.
Et finalement, Makoto réalise que la libération de sa parole a permis à d’autres de mieux affronter l’épreuve et à sa famille de devenir enfin celle dont il a toujours rêvé. Un message non seulement très beau, mais surtout essentiel pour aider toutes les victimes de harcèlement à combattre efficacement le mal dont on les fait souffrir.
Plus que Silent Voice, mais avec la même pudeur et une retenue plus grande encore, Colorful aborde frontalement des thèmes particulièrement durs (harcèlement moral, suicide, prostitution des adolescents), ce qui nous le fera recommander à un public plutôt de lycéens, donc pas avant 14 ou 15 ans. Des adolescents de cet âge pourront reconnaître certaines des problématiques qui sont celles de leur génération et trouver un beau support de réflexion et d’échange avec parents ou amis. Le génie de Colorful est en outre qu’au-delà de ses thèmes sombres, il porte en lui une grande pureté et un espoir encore plus grand qui le rendent absolument magnifique malgré le sujet. On conseillera de toute façon à tous les âges de préparer les mouchoirs face à ce film à l’émotion si forte et sincère !
Le Château solitaire dans le miroir
L’importance de la communication pour les personnes harcelées est abordée encore plus frontalement dans un autre film de Keiichi Hara, Le Château solitaire dans le miroir. Il y utilise les ressorts du conte afin de mieux mettre en avant les enjeux de son sujet. En imaginant cette zone hors de l’espace et du temps où plusieurs collégiens se retrouvent sans savoir ce qu’ils ont en commun, Le Château solitaire dans le miroir propose une métaphore intéressante et intelligente qui se dévoile peu à peu au fil du récit.
Ainsi, le château se révèle un lieu d’échanges où chaque enfant peut raconter son expérience sans craindre les moqueries des autres. Les enfants apprennent à se découvrir et à se faire confiance progressivement. Et même là, dans un cercle a priori fiable et convivial, on découvre qu’il faut plusieurs mois aux personnages pour finir par se livrer les uns aux autres et révéler les souffrances profondes qui les animent, signe de la difficulté pour une personne harcelée de réussir à en parler.
C’est que les harceleurs réussissent à créer de la culpabilité chez leur victime. Ainsi d’Ureshino, qui se fait agresser physiquement dès qu’il ose retourner au collège et qui, pourtant, reste prêt à s’excuser de tout. C’est cette attitude qui enferme la personne harcelée sur elle-même, n’osant plus se confier à son entourage.
Une très belle scène du film voit la mère de Kokoro s’excuser auprès de sa fille quand elle comprend qu’elle n’a jamais perçu la gravité du harcèlement subi par sa fille. Là où le harcèlement atteint son but, c’est précisément quand il enferme sa victime dans cette spirale du silence, qui peut vite devenir délétère.
Le château qui donne son titre au film devient alors ce grain de sable qui enraye la mécanique autodestructrice engendrée par une situation de harcèlement. Bien sûr, un tel lieu d’échanges n’est pas toujours possible dans la vraie vie, mais Keiichi Hara nous montre qu’il existe toujours des personnes prêtes à faire preuve d’écoute et d’empathie, des camarades ou des accompagnateurs adultes dignes de confiance à qui l’on puisse s’ouvrir.
Avec ses différents profils de personnages, Le Château solitaire dans le miroir renvoie à différents types de harcèlement (moqueries, agression physique, agression sexuelle), rappelant à son spectateur que cette réalité en recouvre en réalité un grand nombre, souvent autant qu’il existe de personnes harcelées. On ne peut faire de généralités, et le suivi des victimes de ces situations doit toujours se faire individuellement, afin d’aider chaque personne à faire face au mieux.
C’est la solution montrée par le film, qui met en scène des établissements spécialisés dans l’écoute de personnes victimes de harcèlement. Un des personnages essentiels du film est précisément cette ancienne élève harcelée qui devient elle-même éducatrice spécialisée afin de pouvoir apporter de l’aide à son tour à des jeunes en détresse.
Ainsi, à l’aide de la métaphore du château, Keiichi Hara a le souci de montrer comment on peut créer une boucle positive permettant de lutter contre le harcèlement sous toutes ses formes et de permettre une réinsertion sociale efficace d’enfants qui ont perdu tout espoir en l’humanité. En ayant recours aux codes du conte de fées, Le Château solitaire dans le miroir atténue largement l’horreur de son sujet, qu’il évoque toutefois frontalement dans quelques flashbacks plus violents sur le plan psychologique.
Ne plus détourner le regard
Quoi qu’il en soit, un adolescent pourra largement profiter des riches enseignements de ce film à partir de 13 ou 14 ans. Là encore, on ne peut que conseiller aux parents de visionner le film avec des enfants de cet âge ou plus, afin de pouvoir en discuter et permettre aux jeunes gens de mieux tirer les leçons de ces films toujours riches.
Le harcèlement scolaire est un sujet toujours difficile à aborder, au vu de sa complexité. Alors que les harceleurs créent une sphère autour de leur victime cherchant à la culpabiliser et à lui faire perdre sa confiance en elle, le rôle des adultes est d’empêcher cette sphère de se former ou de la briser. Parfois l’action des adultes arrive trop tard, aboutissant à des issues tragiques.
Heureusement, il existe des films lumineux qui réussissent à remplir leur rôle de lanceurs d’alerte. Le cinéma d’animation n’est jamais aussi noble que quand il ouvre les yeux de son public sur des sujets parfois tabous. Ainsi, les différents films présentés ci-dessus nous offrent, chacun à leur manière, une réflexion profonde sur la nature du harcèlement scolaire et les différents moyens d’y faire face.
Chacun d’entre eux aborde le sujet plus ou moins frontalement pour nous révéler l’horreur que vit au quotidien une personne harcelée, mais aussi, et c’est là qu’ils sont essentiels, apporte des solutions ou des pistes pour tendre la main aux victimes de harcèlement.
Dans ce combat, chacun a son rôle à jouer, et le cinéma d’animation nous offre ici des outils propices à mieux faire résonner notre discours. À chaque spectateur, ensuite, de tirer les leçons qui s’imposent de ces différents films d’animation pour devenir l’ami de confiance, l’adulte protecteur ou le lanceur d’alerte sur les différentes situations dont il peut être témoin.